5 novembre 1918
5 novembre. — Le soir à 20 heures après une excellente permission je repars de Paris. Le train est abso-
32 passages narratifs ou documents associés, dans l’ordre du manuscrit.
5 novembre. — Le soir à 20 heures après une excellente permission je repars de Paris. Le train est abso-
lument bondé cependant j'arrive à trouver un petit coin pour me loger. Je crois que mon retour sera pénible car ma batterie est sensiblement plus loin que l'endroit où je l'ai quittée.
6 novembre. — Nous arrivons à Calais à 9 heures du matin c'est à dire avec 2 heures de retard. Naturellement le train de Dunkerque est parti et comme il n'y a pas d'autre train avant demain matin me voilà donc obligé ainsi que plusieurs de mes camarades de passer la journée à Calais. Comme la pluie fait rage nous n'avons d'autre ressource que de nous réfugier au cinéma. Cependant, dans l'après-midi, profitant d'une accalmie nous pouvons aller faire un tour sur le port où l'animation est toujours grande.
7 novembre. — À 7h20 du matin, départ pour Dunkerque où nous arrivons bientôt, mais malheureusement le train pour Roulers ne part qu'à 13 heures. J'ai donc le temps de déjeuner après avoir erré dans la ville. Enfin cahin-caha le train nous emmène et à 17 heures seulement nous atteignons Ypres. En entrant en gare je manque de me faire assommer par un coup de tampon intempestif. À 20 heures nous atteignons Roulers éreintés par le voyage effectué si lentement dans d'horribles wagons de 3e classe sur une voie cahotante. Dans la gare de Roulers on nous débarque en pleine voie au milieu des rails tordus et des trous d'obus et par cette nuit d'encre nous manquons dix fois de nous rompre le cou. Enfin après beaucoup de peine nous arrivons en ville et au PC du colonel Chambeton on peut me donner l'emplacement exact de mon groupe. Il n'y a naturellement dans Roulers aucun hôtel mais on a aménagé sommairement un ancien collège situé près de la mairie. Dans les chambres des élèves on a mis des lits de camp et des paillasses fabriquées par les Boches. Une cantine est adjointe à cet hôtel primitif et des territoriaux y débitent à bas prix des consommations encore plus primitives. Le bol de bouillon coûte 20 centimes et le quart de café à peu près le même prix. Moyennant 20 à 25 centimes on peut obtenir un morceau de pain et quelque chose pour mettre dessus. Après ce repas frugal, je pense m'allonger sur ma paillasse mais il m'est
impossible de m'endormir.
8 novembre. — Toute la matinée j'erre à la recherche d'un moyen de transport pour rentrer à ma batterie. On me signale enfin que le camion-auto portant le courrier du groupe doit partir vers 10 heures. Je me mets à sa recherche mais en fait nous ne partons qu'à 12h30 et après beaucoup de vicissitudes nous arrivons à Waereghem où sont nos échelons. Sans prendre le temps de me restaurer je pars immédiatement dans un fourgon pour rejoindre ma batterie qui est actuellement en position au cabaret Trompet sur la route de Cruyshautem à Audenarde. Les chemins sont affreux aussi nous n'avançons qu'à grand peine. Enfin à la nuit je parviens à la position. Là m'attend une bien triste nouvelle. Une lettre de Fourcade m'annonce que notre brave Dumay vient de mourir ces jours-ci de la grippe à l'hôpital d'Épernay. Malade depuis plusieurs jours il a refusé de se laisser évacuer pour ne pas quitter sa batterie engagée dans le combat. Il est mort presque en arrivant à l'hôpital. Cette nouvelle me remplit de la plus profonde tristesse. Je perds en lui un bon, brave et fidèle ami et je ne peux m'empêcher de songer à la douleur de sa pauvre mère qui a déjà perdu depuis 18 mois son mari et un fils. De plus le petit Simon, ancien lieutenant à la 12e batterie a été tué ces jours-ci devant Saint-Quentin à la tête de sa batterie. Ici au groupe les pertes ont été nulles mais la grippe a continué à faire des ravages. De Wilde et Lecomte de la 11e batterie sont évacués et leur unité a dû être retirée du front. Plusieurs hommes sont morts, en particulier à la 11e batterie. Chez moi la situation est heureusement satisfaisante à tous points de vue. La batterie dans ses dernières occupations de positions a été passablement marmitée mais heureusement sans accidents. Enfin depuis plusieurs jours des pourparlers sont engagés entre le commandement allemand et le maréchal Foch pour la conclusion d'un armistice. Nous pensons qu'il ne tardera pas à être signé. Grâce à notre poste de TSF nous suivons heure par heure les progrès de ces négociations. Cependant rien n'est négligé pour continuer vigoureusement les attaques et dans la soirée nous recevons l'ordre de partir dès le lendemain matin et de nous porter à Mullem
pour collaborer au passage de l'Escaut entre Gand et Audenarde.
9 novembre. — À quatre heures du matin, après une nuit fort courte nous quittons la position au milieu de l'obscurité la plus profonde. Remontant vers le nord nous gagnons Mullem par Wannegem-Lede et Huysse. La batterie s'établit dans le verger d'une sorte d'honnête château appartenant au comte de Pierre à Gand. Il y a dans ce verger d'immenses serres garnies d'arbres fruitiers et j'ai bien peur que mes canons ne les mettent à mal. Les négociations de l'armistice subissent un retard les plénipotentiaires allemands chargés de négocier l'armistice n'ayant pas pu franchir les lignes par suite de la rupture des voies. Le colonel de Winterfeld demande à établir la liaison par avion. Dans la journée on nous communique l'ordre adressé par le général Gillain chef d'état-major général de l'armée belge au général Pétain. « Au moment où s'affirme le succès remporté par les armées alliées sur le front des Flandres j'ai l'honneur de vous adresser les plus vifs remerciements pour la puissante coopération apportée à l'armée belge lors des opérations récentes, par l'artillerie française mise à notre disposition. Il me serait agréable de voir transmettre aux unités d'artillerie française intéressées les sentiments de reconnaissance et d'admiration de leurs camarades de l'armée belge. »
10 novembre. — Les événements se précipitent et dans la nuit nous apprenons non seulement la reprise de Mons et de Maubeuge mais encore l'abdication de toute la famille impériale et sa fuite en Hollande. Malgré cela nos attaques ne cesseront pas tant que l'armistice ne sera pas signé et à quatre heures du matin nous recevons l'ordre suivant : « L'ennemi bat en retraite sur tout le front en désordre. En conséquence le maréchal Foch donne l'ordre d'attaquer partout. » Immédiatement nous préparons nos tirs et de 5 heures à 6 heures nous bombardons Meulegem pour protéger le passage de l'Escaut effectué par une division française du 30e corps. De 6h à 7 heures le tir est reporté sur Dickele. Nous tirons encore de 12h à 12h15 ainsi que dans l'après-midi. Le soir à 20h20 nous apprenons que les Allemands acceptent les dures conditions de l'armistice imposées
[Mention supérieure gauche] 2/305
10 Novembre — 3h15
Situation. — L'ennemi bat en retraite sur tout le front en désordre. En conséquence, le Maréchal Foch ordonne d'attaquer partout. L'opération prévue a lieu ce matin.
Objectifs.
1°) de cinq heures à six heures : 4e Bie — Carrefour 64.35 5e Bie — Pâté de maison 63.39 6e Bie — Carrefour 62.41 Consommation : 70 coups par objectif.
2°) de six heures à sept heures : 60 coups par objectif. 4e Bie — Pâté de maison 83.36 ; Carrefour 90.33 5e Bie — Carrefour 93.34 6e Bie — Pâté de maison 89.38 ; Carrefour 96.38
À sept heures, cessez le feu impérativement.
Le 10 nov. Le chef d'escadron [signature indistincte]
[Note au crayon partiellement lisible : reconnaissance prévue par téléphone ; liaison au PC à partir de 5 heures.]
[Légende portée sur le support] Le dernier ordre de tir de la guerre
par le maréchal Foch. Éreinté par cinq nuits passées sans sommeil je m'allonge sur mon lit après les derniers coups de canon tirés vers 10 heures du soir. Il ne me reste plus un seul obus à la position.
11 novembre. — À 7 heures du matin le téléphone placé à la tête de mon lit résonne. Je saisis le récepteur pour entendre Grammont m'annoncer : « L'armistice est signé. Les hostilités doivent cesser à 11 heures. » La guerre est finie
Tome III · AD084_0257
Ainsi donc le jour tant attendu est enfin arrivé, la guerre est finie, nous n'aurons plus de dangers à courir et pourrons narguer les avions. Toute la matinée chacun a l'œil fixé sur sa montre et à 11 heures un large soupir de soulagement nous soulève. La joie à vrai dire n'éclate pas car nous sommes tous profondément désorientés. Jusqu'à ce jour chacun de nous se sentait une modeste pierre de ce mur protégeant l'intégrité du territoire français et la liberté de ses habitants. Maintenant nous avons l'impression bien nette de n'être plus rien. Ces hommes qui ressentent la même impression que moi sont silencieux et graves : ils ont vu trop d'hommes tomber autour d'eux pour se réjouir. Et puis, pour se réjouir il faudrait être en terre française pour communier avec des compatriotes, dans la même pensée de fierté nationale, ou en terre allemande pour savourer l'abaissement de nos ennemis. Ici nous sommes en terre amie sans doute mais si peu ! Ces populations flamandes sont si peu sympathiques et si loin de nous ! Et puis nous sommes toujours dans la crotte, toujours à la position conquise et nous ne pouvons pas trouver la moindre bouteille de vin pour fêter dignement la victoire. Nous sommes au régime du bœuf bouilli et des pommes de terre pour un temps encore indéterminé.
12 novembre. — Nous recevons ce matin le dernier communiqué de la guerre daté du 11 novembre 23 heures : « Au 52e mois d'une guerre sans précédent dans l'histoire, l'armée française avec l'aide de ses alliés a consommé la défaite de l'ennemi. Nos troupes animées du plus pur esprit de sacrifice, donnant pendant quatre années de combats ininterrompus l'exemple d'une sublime endurance et d'un héroïsme quotidien, ont rempli la tâche que leur avait confiée la patrie. Tantôt supportant avec une énergie indomptable les assauts de l'ennemi, tantôt attaquant elles-mêmes et forçant la victoire elles ont après une offensive de quatre mois sans répit battu et jeté hors de France la puissante armée allemande et l'ont contrainte à demander la paix. Toutes les conditions exigées pour la suspension des hostilités ayant été ac-
ceptées par l'ennemi l'armistice est entré en vigueur aujourd'hui à 11 heures. » D'autres ordres du jour nous arrivent : le premier est celui du général Pétain : « Pendant de longs mois vous avez lutté. L'histoire célébrera la ténacité et la fière énergie déployées pendant ces quatre années par notre Patrie, qui devait vaincre pour ne pas mourir. Nous allons demain pour mieux dicter la paix porter nos armes jusqu'au Rhin. Sur cette terre d'Alsace Lorraine qui nous est chère vous pénétrerez en libérateurs. Vous irez plus loin en pays allemand occuper des territoires qui sont le gage nécessaire de justes réparations. La France a souffert dans ses campagnes ravagées, dans ses villes ruinées ; elle a des deuils nombreux et cruels. Les provinces délivrées ont eu à supporter des vexations intolérables et des outrages odieux. Mais vous ne répondrez pas aux crimes commis par des violences qui pourraient vous sembler légitimes dans l'excès de vos ressentiments. Vous resterez disciplinés, respectueux des personnes et des biens ; après avoir abattu votre adversaire par les armes vous lui en imposerez encore par la dignité de votre attitude et le monde ne saura ce qu'il doit le plus admirer, de votre tenue dans le succès ou de votre héroïsme dans les combats. J'adresse avec vous un souvenir ému à nos morts dont le sacrifice nous a donné la Victoire ; j'envoie un salut plein d'affection attristée aux pères et aux mères, aux veuves et aux orphelins de France, qui cessent un instant de pleurer, dans ces jours d'allégresse nationale pour applaudir au triomphe de nos armes. Je m'incline devant vos drapeaux magnifiques. Vive la France ! Signé Pétain. » L'ordre du jour du maréchal Foch, le commandant en chef est ainsi conçu : « Officiers, sous officiers et soldats des armées alliées. Après avoir résolument arrêté l'ennemi, vous l'avez, pendant des mois, avec une foi et une énergie inlassables, attaqué sans répit. Vous avez gagné la cause la plus sacrée : la Liberté du Monde. Soyez fiers ! D'une gloire immortelle vous avez paré vos drapeaux. La postérité vous garde sa reconnaissance. Le maréchal de France commandant en chef les armées alliées. Foch. »
Fiche de la carte · source et passages associés →
Carte n° 51.
[Sélection de toponymes imprimés : Cruyshautem ; Wannegem-Lede ; Huysse ; Mullem ; Oycke ; Eyne ; Asper ; Syngem ; Heurne ; Gavere.]
[Assemblage de fonds cartographiques avec itinéraires et repères rouges ; fonds non intégralement transcrits.]
On nous communique enfin une lettre du président de la République, Poincaré à Clémenceau, président du Conseil et ministre de la guerre : « Mon cher président. Au moment où s'achève par la capitulation de l'ennemi la longue série de victoires auxquelles votre patriotique énergie a si largement contribué, laissez-moi vous adresser à vous-même et vous prier aussi de transmettre au maréchal Foch, commandant en chef les armées alliées, au général Pétain commandant en chef de l'armée française, à tous les généraux, officiers, sous officiers et soldats l'expression de ma reconnaissance et de mon admiration. Depuis le 15 juillet la France a suivi avec une émotion haletante les éclatants succès quotidiens qu'ont remportés les troupes alliées et qui ont précipité la retraite de l'armée allemande. Les populations captives ont été rendues à la liberté. L'ennemi déconcerté a laissé derrière lui une énorme quantité d'hommes et de matériel et le bilan des prises dépasse les chiffres les plus élevés qu'ait jamais connus l'histoire. Ce matin vient d'être signé un armistice qui délivre l'Alsace Lorraine et qui permet, aux armées alliées d'occuper, en garantie des droits à exercer, une vaste zone de territoire allemand. En ces heures de joie et de fierté nationale, ma pensée se reporte successivement vers les héros qui, dans l'enthousiasme du départ sont tombés sur les champs de bataille de Namur et de Charleroi, vers ceux qui, sur les rives de la Marne ont victorieusement arrêté et refoulé l'ennemi, vers ceux qui, dans les lentes et dures journées de la guerre de tranchées ont montré une si confiante opiniâtreté, vers les intrépides défenseurs de Verdun, vers les soldats de l'Yser, de la Somme, de l'Oise, de la Champagne, des Vosges, vers ceux qui ont donné leur vie à la patrie, vers ceux que leurs blessures ont rendus invalides, vers tous ceux qui aujourd'hui encore sous les armes sont maintenant récompensés de leurs infatigables efforts et de leur bravoure indomptée. Ils ont tous été les ouvriers des victoires finales ; ils ont tous apporté leur pierre aux magnifiques arcs de triomphe sous lesquels passeront bientôt les régiments. Rien ne s'est perdu de ce qu'a accompli
leur courage, rien n'a été stérile du dévouement qu'ils ont mis au service du pays. La gloire de la France est faite de leur ardeur prolongée, de leur abnégation, de leurs souffrances et de leur sang. J'envoie aux morts un souvenir respectueux et attendri. Je vous prie de vouloir bien communiquer aux vivants les félicitations qu'au nom de la France je leur adresse du fond du cœur. Croyez, mon cher Président, à mes sentiments dévoués. R. Poincaré.
13 novembre. — D'après les conditions de l'armistice imposé aux Allemands ceux-ci ont un mois pour évacuer la rive gauche du Rhin. Il n'est donc pas surprenant que nous ne nous portions pas encore en avant. Cependant aujourd'hui le bruit court que nous partirons vers le 18 dans la direction de l'Est, bien entendu. On parle de Cologne comme point de direction mais ce ne sont que des bruits. À l'annonce de l'armistice les civils comme les militaires ont poussé des soupirs de soulagement et ont commencé le déballage de leurs cachettes. Lorsque les Boches, au cours de la guerre ont annoncé qu'ils allaient réquisitionner la laine des matelas ou le cuivre des batteries de cuisine les Flamands prudents se sont empressés de les enterrer dans des tonneaux ou dans des caisses. Les équipes allemandes de recherche, avec la complicité des espions ont découvert bon nombre de ces cachettes mais une grande partie heureusement a échappé à leurs investigations. Aujourd'hui j'assiste à Huysse dans la maison où est notre P.C. à l'exhumation des tonneaux contenant la laine des matelas de la propriétaire. Il y avait aussi la batterie de cuisine et pas mal de bouteilles de pinard. La maison est occupée par le curé d'Huysse qui nous offre une cordiale hospitalité.
15 novembre. — Nous sommes toujours à la même place et commençons à être embêtés par un tas de gens qui se tenaient autrefois prudemment à l'arrière et qui maintenant se précipitent vers l'avant puisqu'il n'y a plus rien à craindre. Et puis nous sommes absolument dénués de tout car il n'y a absolument rien à acheter dans les villages avoisinants.
18 novembre. — Situation sans changement ; on ne

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720 — Belges déterrent la laine enfouie dans des tonneaux
721 — La revue du groupe
parle plus de nous déplacer. L'ennui est à son comble. Heureusement il fait beau mais en même temps très froid et la glace commence à faire son apparition. Ce matin même au moment où je me lève la neige tombe à gros flocons. Si nous fêtons l'armistice en silence il n'en est pas partout de même et les fantassins depuis plusieurs jours s'en donnent à cœur joie : pétarades de mitrailleuses, feux d'artifice de fusées éclairantes, etc. À Paris l'enthousiasme a été également à son comble et les gens ont été naturellement d'autant plus enthousiastes qu'ils avaient moins contribué à la victoire définitive. Je suis certain que Foch et Clémenceau ont eu le triomphe modeste et qu'ils n'ont pas braillé. Dans la matinée nous recevons la visite du propriétaire du château venu avec son architecte pour se rendre compte des dégâts commis par les Allemands. Dégâts à vrai dire absolument insignifiants. Ce propriétaire est un industriel de Gand et devant ses lamentations nous commençons à être un peu agacés nous qui avons vu les dévastations de Verdun et de Soissons. Je l'invite cependant à déjeuner puisque le pauvre homme n'a rien à manger et pendant le repas ses plaintes continuent. C'est tout juste s'il ne nous reproche pas de coucher sous son toit ou bien de bivouaquer dans son jardin. Il se lamente sur ses peintures salies ! sur ses meubles en acajou magis !! des horribles meubles Louis Philippe badigeonnés au ripolin blanc !!! Tout le château est d'ailleurs badigeonné au ripolin blanc depuis les armoires à glace jusqu'aux marches de la cave : on dirait d'un hôpital. Et on nous raconte enfin les « criailleries » des Boches pendant leur occupation, les « chasses à l'homme » auxquelles ils se sont livrés. Il répète à maintes reprises cette expression avec des gestes de terreur et nous pensons que le pays a été mis à feu et à sang. Renseignements pris, il n'y a eu aucune victime civile. Les Boches ont certainement ménagé les Flamands car en France ils étaient beaucoup moins tendres.
19 novembre. — Aujourd'hui nous avons été passés en revue par notre colonel. C'est moi qui ai eu l'honneur de présenter le groupe, monté sur mon grand cheval de batterie et comme l'on dit, cela jetait un sacré jus. Le colonel m'a d'ailleurs adressé
ses plus vives félicitations.
21 novembre. — Aujourd'hui, revue du groupe par le colonel Chambeton, commandant l'A.L. Je pense que nous ne serons pas passés successivement en revue par tous nos supérieurs hiérarchiques jusqu'au maréchal Foch. Pour ces deux revues je ne me suis occupé absolument de rien, j'ai seulement convoqué mes chefs de pièces et leur ai tenu le discours suivant : « Tel jour à telle heure le colonel passera l'inspection du régiment. La pièce qui aura la meilleure présentation aura une permission supplémentaire de 3 jours offerte par le colonel. Celle qui viendra en second rang aura une permission de deux jours et la 3e une permission de 1 jour. À bon entendeur salut ! » Au jour fixé ma batterie est réunie, impeccable. Le colonel et ses adjoints sont remplis d'admiration en voyant ma batterie et décerne à ma batterie le premier prix du régiment, en désignant plus particulièrement ma 2e pièce commandée par le maréchal des logis Vauzet. Le fait est que ses hommes sont bien tenus et ses chevaux magnifiques. Certains attelages font l'admiration du colonel et de son adjoint le capitaine de dragons. Après un défilé impeccable mais sans musique nous rentrons au cantonnement.
22 novembre. — Toujours la même inaction ! Comble d'ironie nous avons reçu l'autre jour une note conseillant aux officiers de modérer la joie que pourrait causer aux poilus la nouvelle de l'armistice, pour éviter le désordre !!! Grands Dieux ! il faudrait se battre rudement les flancs pour pouvoir se réjouir autrement que dans son cœur. On parle de moins en moins de nous envoyer en avant ! Les troupes qui avaient franchi l'Escaut pour aller sur le Rhin ont dû rétrograder en majeure partie, l'intendance ne pouvant les ravitailler par suite de la rupture des routes et de la destruction des voies ferrées. On a dû se borner à faire réoccuper le pays par les éléments légers. Pour nous c'est toujours la disette. Les coopératives militaires sont inexistantes et on ne trouve rien à acheter dans le commerce local. Avant-hier, empêché de trouver quelque chose, j'ai envoyé mon chef en expédition dans la campagne. Il est resté 36 heures dehors, a parcouru au moins 70 kilomètres
et a rapporté…… 4 kg de pruneaux ! C'est maigre pour 150 hommes. Aujourd'hui, profitant du beau temps je vais me promener avec Beck, Beltramelli et Guillemin à Audenarde pour y passer une après-midi et rapporter si possible quelques provisions. J'ai bien passé mon après-midi mais je n'ai rien rapporté du tout à cause des prix exorbitants. Dans une boutique j'ai vu affiché 2 f 50 des petits morceaux de savon de Marseille qu'on vendait avant la guerre 3 ou 4 sous ! Les boîtes d'allumettes valent 80 centimes ! La ville d'Audenarde paraît avoir beaucoup souffert car on s'est battu dans ses environs immédiats pendant une dizaine de jours. L'église principale qui est d'ailleurs fort belle a beaucoup souffert. Il y a également, mais heureusement en meilleur état, un superbe hôtel de ville du seizième siècle qui ressemble beaucoup à celui de St Quentin.
27 novembre. — Situation inchangée. Voilà plus de 12 jours que je n'ai trouvé à acheter quoi que ce soit, hommes poilus qui sont furieux d'être traités avec une pareille désinvolture et pendant ce temps-là on forme des trains spéciaux pour promener les membres du Parlement dans l'Alsace reconquise. Cela va faire un millier de crétins sans parler des femmes et des enfants qui vont se goberger pendant quinze jours aux frais de la princesse. Pendant ce temps les poilus du front vont en permission dans des wagons à bestiaux à raison de 40 à 50 par voiture et à l'allure de 15 kilomètres à l'heure. Aujourd'hui j'ai trouvé à acheter un Camembert pour le prix de 3 f 75 et je crois que j'ai fait une bonne affaire.
29 novembre. — Le lieutenant-colonel Bocquet vient remettre un certain nombre de Croix de guerre aux 2e et 4e groupes et cela donne lieu à une prise d'armes assez réussie mais bien entendu sans musique. Dans le courant du mois d'août j'avais réussi à faire citer notre malheureux Pavaud, puis en septembre de Mailly, Gardelle et Fougerolles. Après l'offensive d'octobre je parviens à faire citer le m.d.l. Breteau et les deux pointeurs Février et Leplâtre. Enfin après l'armistice on m'accorde encore avec beaucoup de difficultés quelques croix de guerre qui sont décernées à l'aspirant Quelquejay, au maréchal des logis Ringot, aux briga-
diers Goualain et Mouvandier, aux maîtres pointeurs Pannard et Gadelin, et aux canonniers Naveau, Bertin, Bruan, Pingouet, Brochard et Letartre. Aujourd'hui grand festin pour manger le Camembert à 3 f 75. Cruelle déception : il est infect et je crois que c'est plutôt un Kamenberg ! Chose incroyable, l'état-major de l'armée dont nous dépendons ne sait pas où nous sommes et Mailly qui rentre de permission aujourd'hui a erré à notre recherche pendant cinq jours ! Le télégraphe on l'a envoyé à Iseghem, de là on l'a réexpédié sur La Panne puis à nouveau sur Dunkerque d'où il est revenu ici par des voies impossibles, dans des wagons à bestiaux où à pied après avoir dépensé 200 ou 300 francs.