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MÉMOIRES · 1918

Octobre 1918 1918

46 passages narratifs ou documents associés, dans l’ordre du manuscrit.

1 octobre 1918

1er octobre 1918

Source : manuscrit

1er octobre. — Dès le matin nous faisons nos préparatifs de départ bien que nous ne connaissions pas exactement notre nouvelle destination. Au poste de commandement de Bixschoote où j'arrive vers 11h30 j'apprends que nous allons dans le secteur de Roulers et que nous devons partir immédiatement. À 12h30 en effet les batteries quittent leurs positions et par le pont de Steenstraat arrivent au carrefour de Lizune. Les routes sont partiellement encombrées aussi nous n'avançons qu'à grand'peine. Enfin vers 16 heures en passant par le hameau de Boesinghe nous atteignons la zone de notre bivouac sur la route d'Ypres-Boesinghe à 1 km au nord d'Ypres. Toute cette zone ravagée terriblement par les tirs de l'artillerie ennemie est remplie de voies ferrées, de dépôts de munitions, de positions de batteries, de baraques de toutes sortes appartenant à l'armée anglaise mais dans tout cela il n'y a pour ainsi dire rien pour loger mon personnel. Le groupe Devals qui nous accompagne ne trouvera pas plus de ressources que nous. de Mailly grâce à sa connaissance de l'anglais et à ses origines, (il est par sa mère, petit fils du duc de Wellington, le vainqueur de Napoléon) est naturellement accueilli à bras ouverts par les officiers anglais et trouve à loger facilement les hommes de sa batterie. Quant à moi et au personnel du groupe nous finissons après beaucoup de peine par trouver une infecte briqueterie n'ayant ni porte ni fenêtre, sale et humide et dans laquelle nous nous entassons tant bien que mal mes officiers et moi. Je suis en effet de plus en plus commandant de groupe car le colonel Raibaud vient de nous quitter pour prendre le commandement d'un régiment de cuirassiers. Le soir venu nous nous couchons par terre, mais pour ma part littéralement transi de froid il m'est impossible de fermer l'œil de la nuit, d'autant que les avions boches ne cessent de nous survoler et de jeter des bombes tout alentour.

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2 octobre 1918

2 octobre 1918

Source : manuscrit

2 octobre. — Après cette horrible nuit je salue le lever du

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2 octobre 1918

2 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

jour avec joie, mais l'heure n'est pas de se reposer. À 8 heures je pars en effet en reconnaissance en auto avec le commandant Devals, Bellouard et Grammont. Le paysage très ravagé à l'emplacement où nous avons campé l'est encore davantage à mesure que nous nous approchons d'Ypres. Le canal de l'Yser que nous traversons avant d'entrer dans la ville est lamentable, vide d'eau et parsemé de péniches échouées percées de part en part. Bientôt nous arrivons en ville sur cette admirable place où s'élevait autrefois la halle aux draps. Là, c'est le néant. La ville est complètement rasée, quelques pans de murs se dressent cependant dans le ciel mais aucune de ces ruines ne ressemble à une maison. De la cathédrale il ne reste rien que des moignons lamentables qui se dressent dans le ciel. La halle aux drapiers n'est plus qu'un informe tas de décombres. Au dessus d'une porte de cave qui s'ouvre au niveau du sol apparaît une pancarte ironique : « Major du cantonnement ». Les deux ponts que nous franchissons et la porte de Menin sont également fort endommagés. Notre auto s'engage alors sur la route de Zonnebeke mais à mesure que nous avançons le paysage prend un aspect de plus en plus tragique. Le grand cimetière à droite de la route est horriblement bouleversé, le château de Potijze est percé comme une écumoire. À partir de ce point le paysage défie absolument toute description : ce n'est même plus le paysage lunaire de la côte de Douaumont, de Froideterre ou du chemin des Dames, c'est quelque chose de pire et de bien plus impressionnant. Comme à Ypres, le sol n'est qu'une succession de trous d'obus mais ici ils sont presque tous pleins d'eau de laquelle on voit surgir des choses innommables. Des arbres réduits à leur tronc dressent dans le ciel brumeux des moignons lamentables. Des carcasses de chevaux morts parsèment le terrain, des rails tordus, des débris de canons et de caissons émergent du bric à brac de boue mêlés à des [lames bombées ?]. Plus loin des amoncellements énormes de madriers déchiquetés, de piquets de fer tordus, de rouleaux de barbelés mêlés. Naturellement on ne voit dans le voisinage ni une tranchée ni un boyau ni un réseau de fil de fer. La route est un cloaque dans lequel les voitures qui en-

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2 octobre 1918

2 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

combrent la route ne circulent qu'avec peine. Au milieu de cette désolation les troupes britanniques de toutes armes circulent avec placidité. Il faut cependant prendre de l'avant et chacun fait son possible pour cela. Un peu avant d'atteindre Frezenberg nous traversons un cimetière de tanks anglais. Il y a là une dizaine de « crème de menthe » couchés sur le flanc ou le nez piqué dans la boue, percés comme des écumoires. À Frezenberg, c'est l'effondrement complet, la route étant coupée par des entonnoirs de 15 à 20 mètres de diamètre. Sur les bords de ces cratères on a construit des pistes en bois sur lesquelles la circulation est plutôt périlleuse, cependant nous finissons par passer sans encombre après un arrêt assez long. À Westroosebeke nous coupons la voie ferrée d'Ypres à Roulers sur laquelle des milliers de soldats anglais travaillent activement. La voie est déjà rétablie depuis Ypres jusqu'au passage à niveau. De tous les hameaux que nous traversons il ne reste non plus absolument nulle trace. Seules des pancartes indiquent les emplacements. À un carrefour où nous arrivons se dresse sur un énorme tas de briques une pancarte : Zonnebeke. Le tas de briques est ce qui reste de l'église, quant au village, aucune trace sauf la cuve du gazomètre de l'usine à gaz qu'on aperçoit à droite de la route, percée comme passoire. Un détachement de cuirassiers français qui monte en ligne nous dépasse. À partir de ce point la route est à peu près praticable et dépassant rapidement Broodseinde nous arrivons à Droogenbroodhoek en vue de Moorslede qui est le Vauquois de la région et sur lequel les Boches s'acharnent avec du gros calibre. Le point où nous sommes et Moorslede situés tous deux à la côte 60 sont séparés par la vallée du Paaschendaelebeek. La région que nous atteignons maintenant est infiniment moins ravagée que celle que nous venons de quitter, les champs sont accessibles, aussi de tous côtés on ne voit que des rassemblements de troupes anglaises, françaises et belges. Il y a dans tout le paysage un monde fou et il semble qu'on ne puisse plus trouver le moindre emplacement pour faire bivouaquer une batterie. La zone qui nous a été réservée étant à gauche de la route de Moorslede je vais reconnaître des positions le long du Paaschendaelebeek. Il y a

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2 octobre 1918

2 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

bien des positions dans ce coin mais le terrain est horriblement mou et je me demande avec anxiété comment se comporteront nos canons dans ce cloaque. J'essaie de reconnaître des positions un peu plus au nord du côté de St Accarrishoek mais il y a trop de barbelés et aucun chemin d'accès. Sur les hauteurs de Moorslede un régiment de cuirassiers est en position d'attente prêt à se porter en avant. Les Allemands toujours hargneux continuent à tirer sur Moorslede. Des batteries anglaises arrivent et s'installent de tous côtés. À 13h30 notre reconnaissance terminée nous remontons en auto et par Passchendaele nous atteignons Moorslede où se trouve le PC de la D.A. Nous sommes en ce moment sur cette fameuse crête de Passchendaele où coula tant de sang anglais en 1917. Du village lui-même il ne reste naturellement aucune trace. Quant au PC il est installé dans un des nombreux blockhaus allemands qui parsèment le paysage. Il y a autour de nous plusieurs escadrons d'une division de cavalerie des 1er, 12e et 14e dragons et 3e cuirassiers. Pendant que le commandant palabre au PC j'engage la conversation avec un officier du 4e dragons, un capitaine fort aimable qui me raconte les prouesses de sa division. C'est elle qui a commencé à « colmater » la poche de Château-Thierry lors de l'avance allemande du mois de mai. Le général commandant la division a eu à ce moment un geste héroïque. Ayant tendu avec ses quatre régiments de cavalerie un mince rideau devant l'ennemi il s'est rendu compte que s'il était attaqué il serait enfoncé : « Donc, je vais attaquer ! » Formant immédiatement quelques bataillons à pied il se lance à l'attaque des premières troupes allemandes. Les Boches déconcertés s'arrêtent et pendant 24 heures n'osent pas attaquer. Quand ils s'y décidèrent à nouveau il était trop tard, des divisions françaises étant venues entretemps renforcer le secteur. Au mois d'avril la division au repos dans la région de Beauvais a été alertée et envoyée à fond de train pour colmater la poche du Kemmel. Le trajet fut effectué d'une seule traite sans débrider. Dans ces deux attaques on peut dire que la cavalerie sauva l'armée, mais hélas ! au prix des plus lourds sacrifices. Hier les cuirassiers ont essayé de passer des

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Date non portée

Carte n° 47 — itinéraire d’Ypres à Rolleghem-Cappelle

Source : manuscrit
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Fiche de la carte · source et passages associés →

Carte n° 47.

[Sélection de toponymes imprimés : Ypres ; Zonnebeke ; Passchendaele ; Moorslede ; Rolleghem-Cappelle ; Dadizeele ; Ledeghem.]

[Fond cartographique dépliant ; un itinéraire rouge relie notamment Ypres, Passchendaele, Moorslede et Rolleghem-Cappelle. Fond non intégralement transcrit.]

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2 octobre 1918

2 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

deux côtés de Roulers, mais en vain ! Le terrain est trop mauvais et la cavalerie ne pouvant se déployer est obligée de passer par les seuls endroits praticables qui sont naturellement battus par des mitrailleuses. Pendant que nous bavardons, les Boches se mettent à tirer de notre côté et autour dans le vallon du Ravebeek. « Tiens, s'écrie mon dragon, voilà que les Boches nous envoient des pétarons ! » Ces pétarons ne sont malheureusement pas inoffensifs car plusieurs hommes du 27e dragons sont tués ou blessés non loin de nous. Il est déjà près de deux heures et nous sommes toujours à jeun. Notre capitaine de dragons apprenant cela nous entraîne vers sa roulante et malgré nos refus remplit nos poches de pain d'épices et de chocolat. Quelques minutes avant notre arrivée le cuisinier de cette roulante avait été mortellement blessé par un des obus tirés par les Boches. Enfin le commandant Garnier ayant terminé son palabre nous remontons en auto pour revenir aux échelons par la route de St Julien. Cette partie du secteur est au moins aussi désolée que celle que nous avons parcourue le matin mais la route est heureusement moins encombrée et assez rapidement nous arrivons à Ypres.

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3 octobre 1918

3 octobre 1918

Source : manuscrit

3 octobre. — Toute la nuit les avions boches viennent lancer des bombes dans notre région et nous donnent fort peur. Le matin le général commandant le C.A.D.A. vient nous rendre visite. Le reste de la journée se passe aux échelons sans incidents.

Tome III · AD084_0229Page manuscrite 1017
4 octobre 1918

4 octobre 1918

Source : manuscrit

4 octobre. — Les positions reconnues par nous avant-hier ne paraissant pas convenir je repars le matin en auto pour en reconnaître d'autres plus à l'est. La route est heureusement un peu moins encombrée que l'autre jour et nous avançons assez rapidement, c'est-à-dire que notre robuste voiture marche à peu près à l'allure d'un homme au pas. Je recherche donc des positions sur le chemin nord sud qui part de Droogenbroodhoek. Les positions ne sont pas bonnes car le défilement est nul ou presque mais je n'ai pas le choix. La 4e batterie reconnaît une position près de la route. La 5e et la 6e batteries s'établiront plus au nord vers l'emplacement de la ferme de Langres dont il ne reste d'ailleurs que les fondations. Comme mon poste de commandement je reconnais un emplacement un peu plus au

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4 octobre 1918

4 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

nord vers l'embranchement des deux chemins. Il faut d'ailleurs beaucoup de bonne volonté pour reconnaître l'emplacement des chemins car le pays n'est qu'une suite de trous d'obus, aussi notre premier travail sera-t-il d'améliorer le chemin d'accès. La 4e batterie partie du cantonnement le matin en même temps que nous se met en position sans trop de difficultés et commence immédiatement l'aménagement de la position.

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5 octobre 1918

5 octobre 1918

Source : manuscrit

5 octobre. — Nous continuons activement l'armement des positions. La 5e et la 6e batterie montent leurs pièces et les munitions arrivent également en abondance. Les Boches sont toujours nerveux et toute la nuit leurs avions viennent nous survoler, jeter des bombes et mitrailler les routes. La 4e batterie a même été bombardée sérieusement. Plusieurs obus de gros calibre sont tombés à moins de 10 mètres des abris des hommes. Sur tout le front la situation est bonne. Lens et Armentières sont repris.

Tome III · AD084_0230Page manuscrite 1018
6 octobre 1918

6 octobre 1918

Source : manuscrit

6 octobre. — Le matin à 8 heures je quitte l'échelon pour m'installer à mon PC de construction précaire et qui ne nous préservera guère que de la pluie. En Champagne les Boches entament un mouvement de repli important.

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7 octobre 1918

7 octobre 1918

Source : manuscrit

7 octobre. — Une nouvelle sensationnelle nous arrive ce matin. Les Boches, les Autrichiens et les Turcs seraient disposés à accepter un armistice et seraient également disposés à accepter les fameux 14 points du président Wilson. Les positions que nous occupons en ce moment étant considérées comme des positions défensives je reçois l'ordre de reconnaître des positions plus en avant. Je pars donc en reconnaissance mais malheureusement ne trouve pas grand'chose d'intéressant. Je me décide cependant à placer la 4e et la 5e batterie le long du Paaschendaelebeek, la 4e batterie à droite et la 5e batterie à gauche du chemin qui monte vers St Accarrishoek. Quant à la 6e batterie je l'installe plus au nord presque au carrefour de la route Moorslede–Passchendaele dans les ruines d'une ferme. Cette position est assez bonne mais les deux autres ne valent rien. Le terrain est détrempé et l'accès difficile. Elles sont voisines d'un ancien camp boche bombardé la veille au soir par des avions boches par

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7 octobre 1918

7 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

suite de l'imprudence de sapeurs français qui avaient allumé un grand feu de bivouac. La bombe est tombée au milieu d'eux, en blessant un grand nombre. Malgré tous mes efforts il m'est impossible de trouver autre chose. Le long de la route derrière la 6e batterie s'installent des batteries de 155 long françaises. Plus à droite s'installent des batteries belges et le groupe Devals. Ces positions, bien que mauvaises, nous font cependant gagner 1200 à 1500 mètres en portée ce qui n'est pas négligeable. Il y a tellement de monde dans le secteur que je trouve difficilement l'emplacement de mon PC. Il y a surtout beaucoup de troupes anglaises mais je n'arrive pas encore à discerner à quelles armes elles appartiennent parce que je ne distingue les grades. Le nombre des galons, insignes, cocardes, etc., est si considérable que je ne parviens pas à m'y reconnaître. Ces troupes comprennent une notable partie de troupes écossaises reconnaissables à leurs petites jupes et à leurs mollets, reconnaissables aussi au chardon qui orne leurs bérets. Leurs « bag-pipers » passent des heures entières assis dans des trous d'obus à jouer des vieux airs mélancoliques des Highlands. La vie active que nous menons depuis 15 jours me donne un appétit extraordinaire. Aujourd'hui en particulier pour assouvir ma faim au déjeuner il ne faut rien moins que 6 sardines, 2 biftecks, 2 assiettes de cassoulet, 2 assiettes de petits pois plus le fromage et le dessert ! C'est une vraie boulimie. Grâce peut-être à cet excellent appétit je ne suis pas pris par la grippe qui fait dans le groupe des ravages considérables. Chaque jour nous évacuons 2 ou 3 hommes avec 40° de fièvre et des complications pulmonaires. Notre cuisinier et presque tous nos téléphonistes sont ainsi évacués en quelques jours.

Tome III · AD084_0231Page manuscrite 1019
10 octobre 1918

10 octobre 1918

Source : manuscrit

10 octobre. — Les Boches continuent à être extrêmement agités. Toutes les nuits et souvent même dans la journée leurs avions viennent nous jeter des bombes et nous mitrailler. L'artillerie allemande fait également des tirs de harcèlement sur la route de Zonnebeke ainsi que derrière nous et sur les hauteurs de Moorslede. Un sous-officier d'un groupe lourd voisin du nôtre est littéralement décapité par un obus. Un lieutenant du groupe Devals est blessé. Dans l'après-midi d'avan-

Tome III · AD084_0231Page manuscrite 1019
10 octobre 1918

10 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

hier 3 avions boches viennent incendier 3 saucisses au dessus de nous. L'un d'eux est d'ailleurs abattu en flammes à gauche de la route au moment où il s'approche de ses lignes. Le soir je vais faire un dîner pitoyable chez le général commandant la 11e D.I. belge dont le poste de commandement est dans des baraques allemandes voisines de la route de Moorslede. Pendant que nous dînons les Boches bombardent les environs du PC avec des gaz asphyxiants.

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11 octobre 1918

11 octobre 1918

Source : manuscrit

11 octobre. — À 5 heures du matin un violent bombardement éclate dans le secteur et à 5h20 nous recevons l'ordre de commencer un tir de contre préparation qui dure jusqu'à 6h30 : consommation 106 coups. Nous voyons passer dans la matinée un prisonnier boche qui s'est rendu et qui parle fort bien français.

Tome III · AD084_0232Page manuscrite 1020
12 octobre 1918

12 octobre 1918

Source : manuscrit

12 octobre. — Les Boches se replient sur tous les points du front et les troupes françaises entrent à Vouziers. Nous effectuons dans la journée un tir de 43 coups.

Tome III · AD084_0232Page manuscrite 1020
13 octobre 1918

13 octobre 1918

Source : manuscrit

13 octobre. — Il faut absolument exécuter aujourd'hui un tir de démolition dans la région au nord de St Pieter. Étant donné le peu d'officiers dans les batteries je me décide à effectuer moi-même ce réglage. À 8 heures du matin, par un temps horrible, je pars accompagné du fidèle Le Cerf. Une ligne téléphonique existe qui nous relie à une tranchée de seconde ligne au nord de Spriet Hoek mais naturellement cette ligne posée à même le sol est en très mauvais état et tous les 100 mètres nous sommes obligés de faire des appels le long de la ligne pour vérifier sa continuité. Jusqu'à Waterdam Hoek cela va encore mais passé ce village impossible de rétablir la communication. La pluie et la boue rendent d'ailleurs l'isolation de la ligne fort précaire. Le malheureux Le Cerf travaille toute la matinée sans obtenir le moindre résultat. J'ai heureusement emporté mon déjeuner et le temps de cette matinée ne me paraît pas trop long. Je peux d'ailleurs commencer mon tour d'horizon. Ce qu'on distingue le mieux c'est la route de Roulers bordée de grands arbres. On voit également St Pieter et les autres hameaux mais il est difficile de mettre les noms exacts sur tous ces tas rouges faute de points de repère. Enfin à 15 heures une communication précaire est établie et je peux commencer à tirer. À 16h15 le tir est terminé et je rentre à la batterie presque à la nuit ayant tiré

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Date non portée

Photographie 713 répétée — arrivée en batterie près de Moorslede

Source : manuscrit
Tome 3 · AD084_0233.jpg : 1 photographie, chacune cliquable

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[Photographie 713 : L'arrivée en batterie près de Moorslede.]

Tome III · AD084_0233
Date non portée

Carte n° 48 — Moorslede, Rolleghem-Cappelle et Dadizeele

Source : manuscrit
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Fiche de la carte · source et passages associés →

Carte n° 48.

[Sélection de toponymes imprimés : Moorslede ; Rolleghem-Cappelle ; Dadizeele ; Ledeghem ; Becelaere ; Broodseinde ; Droogenbroodhoek ; Waterdamhoek ; Spriethoek ; St Pieter.]

[Fond cartographique quadrillé avec cercles et signes rouges et noirs ; fond non intégralement transcrit.]

Tome III · AD084_0234
13 octobre 1918

13 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

150 coups. À la chute du jour les batteries vont occuper leurs nouvelles positions pendant que de notre côté nous descendons à notre nouveau PC. Durant l'exécution de ces divers mouvements les Boches tirent comme des fous dans tous les coins et en particulier sur les 5e et 6e batteries qui sont en train de quitter leurs positions et qui éprouvent pour cela les plus grandes difficultés par suite du mauvais état du terrain. Heureusement personne n'est atteint tout au moins dans mon groupe au cours de cette canonnade. Après cette rude journée passée sous la pluie les pieds dans la boue je pense pouvoir me reposer un peu mais au début de la nuit des ordres nous arrivent : l'attaque est pour demain. C'est donc une nuit blanche que nous allons passer car il va falloir préparer les ordres et les distribuer. De leur côté les batteries vont être obligées de faire des efforts surhumains pour être prêtes à intervenir au lever du jour.

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14 octobre 1918

14 octobre 1918

Source : manuscrit

14 octobre. — Grâce à la bonne volonté de chacun tout est prêt avant l'aube. À 5h30 éclate un feu d'artillerie d'une intensité inouïe, qui coïncide d'ailleurs avec l'attaque d'infanterie. Pendant un certain temps c'est un vacarme assourdissant. Les Boches ne réagissent pas beaucoup mais malheureusement la plus grande partie de leur fureur est dirigée contre nous. La 4e batterie reçoit en plein plusieurs obus de gros calibre, mais comme heureusement la terre est molle, les obus s'y enfoncent et éclatent profondément en produisant de vastes entonnoirs. Cet état du terrain rend le tir extrêmement difficile car les pièces s'enfoncent et lorsque dans la matinée je vais visiter la 4e batterie je trouve ses pièces dans un état lamentable, enlisées jusqu'aux essieux. La consommation de munitions est heureusement faible puisque la 4e batterie ne tire que 213 coups dans la journée. Elle ne pourrait d'ailleurs en tirer davantage ses pièces étant complètement enlisées. Peu après le début de l'attaque les nouvelles favorables nous arrivent et bientôt une épaisse colonne de prisonniers descend de Moorslede. Ils sont plusieurs centaines marchant en colonne par quatre et précédés de leurs officiers. Comme je les regarde passer j'entends l'un d'eux dire en français à son voisin en me regardant : « Tiens, un artilleur français ! » Il paraît qu'on a capturé beau-

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14 octobre 1918

14 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

coup de canons et en particulier deux batteries complètes avec leur personnel. À midi je reçois l'ordre de reconnaître des positions du côté de Vossemolen. L'examen de la carte me montre que d'après la zone de reconnaissance l'avance de nos troupes a dû atteindre au moins 6 km. Je pars donc immédiatement accompagné de Grammont, en passant par Moorslede. Le secteur est maintenant très calme et nous avançons rapidement. À Kokuit Hoek nous traversons les premières lignes allemandes. Quelle différence avec le chemin des Dames ! Ici des tranchées sommaires et pas de boyaux. De loin en loin un trou d'obus. On ne se croirait vraiment pas dans un secteur d'attaque. Un peu avant le carrefour nous passons devant un imposant cimetière allemand remarquablement entretenu. À la route de Roulers que nous atteignons bientôt les traces de la lutte sont plus visibles. Toutes les maisons bordant la route sont à moitié en ruines. Un vaste dépôt de munitions s'étend entre la route de Roulers à Menin et la voie ferrée et sur lequel nous avons tiré est proprement nettoyé. Il y restait heureusement pour les Boches fort peu de munitions sans quoi tout aurait sauté. Il y a sur la route bon nombre de canons boches abandonnés et que les Belges ont retournés sur les troupes allemandes en retraite. Comme nous approchons de Vossemolen les Boches tirent assez vigoureusement sur le hameau, nous le traversons cependant sans dommage mais je constate en passant que le moulin de Vossemolen sur lequel nous avons tiré ce matin est toujours debout et intact. Nous nous hâtons de reconnaître des positions de batterie le long de la route de Rolleghem-Cappelle, au milieu d'anciens camps allemands fort nombreux dans cette région. Les Boches continuent d'ailleurs à tirer aux alentours, de nombreux avions nous survolent et la fusillade crépite devant nous ; on doit se battre à quelques centaines de mètres de là. Ma reconnaissance terminée je reviens par la route située à 1500 m au sud de Vossemolen. Nous y croisons un petit train boche qui se rend tranquillement à l'arrière, tout seul. Depuis notre départ du PC nous avons fait au moins 13 ou 14 kilomètres et commençons à sentir quelque las-

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14 octobre 1918

14 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

situde lorsque j'aperçois à quelque distance une ligne de voie de 60 sur laquelle un train chargé de soldats anglais est prêt à partir vers l'arrière. « Dépêchez-vous, me crie l'un des soldats anglais avec un délicieux accent normand, nous allons partir ! » Grammont et moi malgré notre fatigue prenons le pas gymnastique pour atteindre le train juste au moment du démarrage. Ces soldats anglais sont des troupes du génie de l'armée canadienne qui, pour la plupart, parlent un excellent français. Celui qui m'a interpelé s'appelle Maillet. Il revient triomphalement vers l'arrière avec une glace de chambre à coucher à cadre doré. « Je l'ai trouvée, me dit-il, dans une maison toute tourneboulée. » Le train qui nous emmène transporte en plus des soldats du génie un certain nombre de blessés dirigés vers l'arrière. Les wagons sont d'ailleurs de simples plateformes sur lesquelles il faut se cramponner pour ne pas choir. Le train nous amène ainsi près de Moorslede à 2 km de notre position que nous regagnons bientôt. D'après les ordres arrivés en mon absence, les échelons qui sont toujours à Ypres doivent monter là où nous sommes. Une des batteries, la 6e, reçoit l'ordre de se porter immédiatement vers Vossemolen sur l'une des positions reconnues par moi dans l'après-midi. Le mouvement s'exécute de suite non sans danger car les Boches continuent à nous marmiter à intervalles irréguliers avec une pièce à longue portée. Plusieurs coups tombent en plein dans la batterie pendant l'exécution du mouvement sans heureusement blesser personne.

Tome III · AD084_0237Page manuscrite 1025
15 octobre 1918

15 octobre 1918

Source : manuscrit

15 octobre. — Dès le matin à 7h30 je pars avec les 2 autres batteries pour occuper les positions reconnues hier ce qui se fait sans incident. Le PC s'installe dans une ferme autrefois occupée par un PC boche et dans laquelle nous trouvons une grande quantité de légumes, choux et haricots. Il y a aussi dans une dépendance de la ferme de nombreux équipements de soldats allemands absolument neufs. Il y a là de très bons souliers qui n'ont jamais servi, des équipements en excellent état, des bottes de très bonne qualité et surtout de merveilleuses petites marmites en émail qui font le bonheur de notre cuisinier. À côté de la ferme il y a un blockhaus boche,

Tome III · AD084_0237Page manuscrite 1025
15 octobre 1918

15 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

énorme cube de maçonnerie recouvert de gazon et pouvant abriter au moins 60 hommes. Tout le pays est parsemé de ces blockhaus. Celui que nous visitons devait être occupé puisque nous y trouvons des équipements de soldats mais ceux-ci ont dû se rendre sans combattre car tout autour du blockhaus on n'aperçoit pas le moindre cadavre d'assaillant. À peine sommes-nous installés que je reçois à 11h15 l'ordre d'effectuer une reconnaissance plus en avant du côté de Oude God (Vieux Dieu). C'est encore une avance de 1500 à 1800 mètres. Je pars donc en reconnaissance avec Mailly et Denilde. De tous côtés on aperçoit des canons boches abandonnés. À Oude God il y a même des canons sur camions. Les conducteurs de ces camions ayant essayé de sauver leur matériel ont été tués. La reconnaissance est rapidement terminée et à 14 heures les 4e et 5e batteries montent à leurs nouvelles positions entre Oude God et Le God, la 6e batterie et le PC restant à Vossemolen. Toute la nuit les Boches tirent à calibre limite de notre côté et nous ne pouvons arriver à dormir. L'un de ces obus d'assez gros calibre tombe à une centaine de mètres au plus de notre maison.

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16 octobre 1918

16 octobre 1918

Source : manuscrit

16 octobre. — La matinée se passe sans autre ordre mais les nouvelles favorables continuent à nous arriver. Les Belges viennent de s'emparer de Thielt et de Thourout. Les Anglais occupent Courtrai. À midi arrive un ordre d'effectuer une reconnaissance du côté de Lengelède. Décidément nous n'attraperons jamais le Boche. Je pars immédiatement à cheval par un temps affreux. Winkel St Eloi où nous arrivons bientôt est encore habité par la population civile qui nous acclame. Les pauvres gens habillés d'une façon minable font peine à voir. Ils nous avouent ne pas avoir mangé de viande depuis plus de 15 mois ! Avant l'entrée de Winkel St Eloi nous admirons un cinéma allemand bordant la route et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer sa belle ordonnance. Il y a à l'entrée une porte « kolossale » en construction et le ciment est encore dans les auges des maçons dont le travail a été brusquement interrompu. Entre Winkel St Eloi et Lengelède, encore beaucoup de canons allemands abandonnés. À Lengelède les habitants nous acclament encore, mais les pauvres gens ne sont pas autre-

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Date non portée

Photographies 714–717 répétées

Source : manuscrit
Tome 3 · AD084_0239.jpg : 4 photographies, chacune cliquable

Cliquez ou touchez une photographie pour l’agrandir avec sa légende manuscrite, en sépia, sans retouche.

[Photographie 714 : Ancien dépôt de munitions à Kasteel Hoek.]

[Photographie 715 : Canon allemand retourné contre l'ennemi en retraite.]

[Photographie 716 : Une batterie de 77.]

[Photographie 717 : Prisonniers allemands devant Moorslede.]

Tome III · AD084_0239
16 octobre 1918

16 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

ment rassurés car les Boches tirent à intervalles irréguliers sur le village. La zone que nous devons reconnaître est à la lisière nord du village mais il y a là un vaste dépôt de munitions boche suffisamment agencé mais près duquel nous ne pouvons pas nous installer. Je reconnais donc des positions un peu plus au nord à mi-chemin de Winkelhoek. La 6e batterie qui a commencé à quitter sa position dès notre départ en reconnaissance attend à Winkel St Eloi le résultat de nos recherches. Sur un ordre que je lui envoie elle monte immédiatement occuper la position reconnue. Pour ma part je rentre à Vossemolen en attendant de nouveaux ordres.

Tome III · AD084_0241Page manuscrite 1029
17 octobre 1918

17 octobre 1918

Source : manuscrit

17 octobre. — La journée se passe sans qu'un changement soit apporté à notre situation. Le soir l'ordre nous arrive d'avoir à nous porter en avant d'Ingelmunster. À cette heure tardive il me faut expédier des ordres à mes batteries. Un peloton détaché à Lengelède reçoit l'ordre de faire mouvement demain matin avant le lever du jour et de nous attendre à l'entrée d'Iseghem. Les 4e et 5e batteries en position à Oude God reçoivent l'ordre de partir demain matin à 6h30. Les avions boches continuent à nous survoler et nous passons encore une nuit fort agitée.

Tome III · AD084_0241Page manuscrite 1029
18 octobre 1918

18 octobre 1918

Source : manuscrit

18 octobre. — À 6h30 je pars en tête des 4e et 5e batteries par le hameau de Brochmolen. Les routes sont absolument désertes et nous avançons rapidement. Il n'y a plus naturellement par ici aucune trace de la guerre sauf quelques canons boches abandonnés par-ci par-là. À l'entrée d'Iseghem je retrouve la 6e batterie et je peux alors faire dans l'importante bourgade d'Iseghem une entrée solennelle à la tête de mon groupe. Les habitants, fort nombreux dans les rues, nous acclament et quelques-uns qui savent un peu de français se risquent à crier : Vive la France ! Beaucoup d'ailleurs ne connaissent pas les uniformes et ne savent pas que nous sommes français. Ils nous acclament de compliments en flamand auxquels nous ne comprenons naturellement rien. Une femme se précipite vers moi et veut absolument que j'accepte le paquet de cigarettes qu'elle me tend. Je consens à en prendre une

Tome III · AD084_0241Page manuscrite 1029
18 octobre 1918

18 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

mais ne tarde pas à m'en repentir : le tabac qui la constitue n'est en effet qu'un horrible « ersatz » à base de feuilles mortes et son goût est infâme. Les rues sont pavoisées aux couleurs belges et la ville paraît avoir peu souffert de la guerre car on s'est relativement peu battu par ici. Quelques maisons seulement ont reçu quelques obus, quant aux manufactures de tous genres, filatures, fabriques de chaussures qui sont assez nombreuses dans le pays elles ont été complètement vidées de leur matériel. Le pont sur le canal de Roulers que nous atteignons bientôt a été coupé par les Boches au cours de leur retraite et la passerelle qui le remplace est infranchissable pour notre matériel. Heureusement, un peu plus à gauche le génie a construit un pont de bateaux sur lequel nous passons sans trop de peine. Par Hulleghem nous atteignons bientôt Ingelmunster, bourgade de la même importance qu'Iseghem mais où les troupes commencent déjà à être encombrantes. Un régiment belge revient des premières lignes et l'un de ses poilus s'attendrit dans les bras de ses parents et de ses sœurs qu'il vient de retrouver après plus de quatre ans d'absence. Devant conduire le groupe avec mon personnel de reconnaissance je pousse jusqu'au cabaret den Pauw dans les environs duquel on m'a donné l'ordre de rechercher des positions. Cet ordre est, à mon avis, un peu prématuré puisque les Boches occupent encore Oostroosebeke à moins de 2 km en avant. Occuper ce point serait se mettre à la merci du moindre retour offensif, de plus à une aussi faible distance de l'ennemi il nous serait impossible de nous dissimuler dans ce pays désespérément plat. Il est heureux d'ailleurs qu'il fasse ce matin un brouillard à couper au couteau sans quoi nous ne serions pas venus jusqu'ici sans recevoir des coups de fusil. J'ai heureusement la bonne idée de faire arrêter mon groupe à la sortie est d'Ingelmunster et faisant demi-tour je vais reconnaître d'autres positions dans le voisinage du hameau de Lente Akker. Il y a là une infinité de petites fermes dans lesquelles nous trouvons facilement 3 bonnes positions de batteries. Tous les pauvres habitants de ces fermes nous reçoivent

Tome III · AD084_0242Page manuscrite 1030
18 octobre 1918

18 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

naturellement avec des transports de joie. Depuis plus d'un an ils sont privés de viande et vivent presque exclusivement de légumes de second ordre comme des raves qui poussent abondamment dans le pays. Un fait digne de remarque est que les champs sont admirablement cultivés. Tous les habitants sont obligés de cultiver leurs terres sous peine de prison et naturellement les Boches ramassent les récoltes, laissant aux habitants juste de quoi ne pas mourir de faim. Tous ces pauvres gens ont d'ailleurs triste mine. Seuls les enfants en bas âge sont assez florissants car ils n'ont pas manqué de lait grâce aux efforts des commissions neutres de ravitaillement américaines puis hollandaises. Vers 15 heures les batteries arrivent et occupent rapidement leurs emplacements. Dans l'après-midi notre nouveau chef de corps le colonel Bocquet vient nous visiter. Nous apprenons par lui la reprise d'Ostende, de Lille, de Roubaix, de Tourcoing et de Douai. Nous sommes naturellement très bien logés assez confortablement dans les fermes environnantes au centre desquelles s'élève un énorme moulin à vent. L'endroit ne serait pas désagréable mais dans l'après-midi les avions boches s'avisent de nous survoler et de nous mitrailler. Le docteur, au milieu d'une grêle de balles, a juste le temps de s'abriter dans une ferme. Pour la première fois depuis longtemps je peux, étant au front, coucher dans un vrai lit. La nuit les Boches continuent à être assez embêtants et nous arrosent de bombes.

Tome III · AD084_0243Page manuscrite 1031
19 octobre 1918

19 octobre 1918

Source : manuscrit

19 octobre. — Au lever du jour j'apprends qu'une attaque doit avoir lieu ce matin exécutée par la 164e D.I. française et la 2e D.I. belge. Nous devons participer à la préparation de l'attaque qui doit se déclencher à 10h30. Dans ce but j'envoie Grammont observer le tir à 1 km devant nous vers le hameau de Timbergen. À peine est-il arrivé qu'il m'appelle au téléphone pour me dire qu'il y a en ce moment sur la route un régiment de cuirassiers français qui se porte en avant pour occuper le village sur lequel nous devons justement tirer. Je rends immédiatement compte au colonel qui me donne l'ordre de ne pas tirer. Les Boches se replient trop vite ; il n'y a pas moyen de les approcher. Dans l'après-midi nous

Tome III · AD084_0243Page manuscrite 1031
19 octobre 1918

19 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

recevons l'ordre de nous tenir prêts à faire mouvement mais la journée se passe sans nouveaux ordres.

Tome III · AD084_0244Page manuscrite 1032
20 octobre 1918

20 octobre 1918

Source : manuscrit

20 octobre. — Nous devons aujourd'hui faire un nouveau bond en avant à la poursuite du Boche en retraite. Depuis hier par suite du retour du commandant j'ai repris le commandement de ma batterie ce dont je ne suis pas fâché. À 5h45 nous partons en reconnaissance au nord de la route Oostroosebeke–Wielsbeke. Les batteries doivent quitter leurs positions à 6 heures. C'est encore une avance de 6 à 7 kilomètres que nous allons réaliser. Rapidement nous atteignons le carrefour den Pauw, puis Oostroosebeke qui a un peu souffert du bombardement et dans lequel les habitants sont rares. À gauche, avant l'entrée du village nous apercevons un camp d'aviation allemand incendié. La route est semée de cadavres de chevaux morts sur lesquels les habitants des villages se précipitent comme des vautours et découpent de longs quartiers de viande sanguinolente. Les pauvres gens complètement privés de viande depuis un an se livrent à de véritables combats pour s'emparer de ces débris sanglants. Il y a cependant de quoi contenter tout le monde. Rapidement nous parcourons la zone comprise entre la route et le chemin de fer, autour des fermes de Driehoek et de Vlissinge. Les batteries s'installent bientôt. Pour ma part je place la mienne dans une ferme voisine de la cote 13, les deux autres batteries à 1 km en arrière. Les pièces sont rapidement mises en position et pointées prêtes à toute éventualité. À peine sommes-nous installés que les Boches se mettent à tirer d'une manière extrêmement vive sur la route à 400 mètres à notre gauche. Il y a là un groupe de fermes occupées par des soldats belges. Le tir est assez intense et plusieurs soldats qui se trouvent sur la route sont abattus raides morts. D'autres obus tombent dans les fermes et y causent de graves ravages. De leur côté, des poilus se hâtent avec des brancards. Le tir se calme cependant mais reprend bientôt de plus belle après le déjeuner, et cette fois un peu plus près de nous. Étant sorti, accompagné de quelques-uns, de la maison qui nous abrite je donne à mes hommes

Tome III · AD084_0244Page manuscrite 1032
Date non portée

Deux photographies non numérotées et non légendées

Source : manuscrit
Tome 3 · AD084_0245.jpg : 2 photographies, chacune cliquable

Cliquez ou touchez une photographie pour l’agrandir, en sépia, sans retouche.

[Deux photographies non numérotées et non légendées : à gauche, une rangée de tombes ou monuments dans un cimetière ; à droite, un monument funéraire isolé.]

[Les inscriptions visibles sont trop indistinctes pour être transcrites.]

Tome III · AD084_0245
20 octobre 1918

20 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

l'ordre de s'abriter le long des murs car les éclats arrivent jusqu'à nous. Tous obéissent sauf Lavit, debout au milieu de la route et qui me dit d'un ton goguenard : « Y a pas de danger, mon capitaine. Les Boches ne me bigorneront pas encore aujourd'hui. » Le tir se rapproche d'ailleurs et plusieurs obus tombent près des pièces. Je me hâte d'aller voir s'il n'y a pas de dégâts et je constate qu'il n'y en a guère sauf mon théodolite qui est criblé d'éclats. J'en suis là de mes observations lorsque les obus arrivent tout à coup de notre côté et éclatent à 100 mètres derrière nous. Accroupis derrière une meule, nous nous abritons quelque temps mais comme nous pouvons. Au même instant des cris se font entendre. Nous nous précipitons et trouvons Fougerolles s'efforçant d'emmener un de ses camarades terriblement blessé et qui n'est autre que notre malheureux Lavit. Deux ou trois hommes arrivent avec un brancard et tout le personnel de la batterie attiré par les cris se précipite à notre aide. Jugeant que nous sommes assez de 5 ou 6 pour sauver un blessé je leur fais signe de la main de s'en aller, ne voulant pas les exposer aux obus allemands qui continuent à tomber autour de nous. Juste à ce moment une volée de mitraille s'abat entre mes hommes et moi et si les miens n'avaient pas obéi à mon ordre de faire demi-tour la moitié peut-être aurait été hors de combat. Pendant quelques minutes, à plat ventre sur le sol nous devons laisser passer la pluie d'obus qui s'abat autour de nous. Enfin profitant d'une accalmie nous parvenons à ramener vers le poste de secours pauvre blessé qui, horriblement mutilé, a complètement perdu connaissance. Le docteur auquel je le confie l'examine et me laisse entendre qu'il n'y a pas beaucoup de chances de le sauver. Les quatre membres brisés, plusieurs blessures à la tête, le corps criblé d'éclats notre pauvre Lavit n'est plus qu'un souffle de vie. Craignant que ma batterie ne soit à nouveau bombardée je me hâte d'y revenir. Tout est calme maintenant et je retourne donc au plus vite au poste de secours, prendre des nouvelles de notre blessé. Dans tout ce branle-bas j'ai complètement oublié de me munir de mon masque contre les gaz et par un mau-

Tome III · AD084_0247Page manuscrite 1035
20 octobre 1918

20 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

vais hasard et à peine suis-je à mi-chemin du poste de secours qu'un obus à fumée bizarre éclate à une cinquantaine de mètres à ma gauche. Je n'y prends pas garde mais le vent me rabat le nuage sur moi, et à peine en ai-je respiré une bouffée que je me sens affreusement suffoqué. J'ai cependant la force de n'en pas respirer une seconde et de me pincer le nez. Je cours à perdre haleine et peux parcourir en courant les 100 mètres qui me séparent du poste de secours où j'arrive absolument à bout de vent. Le docteur me fait immédiatement respirer de la vapeur d'eau ce qui me soulage. Je me hâte alors vers la salle de pansement où je trouve notre pauvre Lavit expirant. Complètement vidé de son sang par ses multiples blessures le malheureux garçon n'a pu résister. Mes hommes tristement émus le rapportent à la batterie mais comme je ne veux pas l'enterrer sur place je le fais reconduire à l'échelon laissant l'ordre au chef de le faire enterrer dans le cimetière d'Iseghem. Malgré mon désir il m'est impossible de quitter la position pour conduire ce brave poilu à sa dernière demeure. Tous mes hommes sont désolés de la perte de leur camarade qui faisait la joie de la batterie et qui depuis le début de la campagne était toujours solide au poste.

Tome III · AD084_0248Page manuscrite 1036
21 octobre 1918

21 octobre 1918

Source : manuscrit

21 octobre. — La nuit se passe relativement calme et le matin j'apprends que je peux partir en permission. Je ne me le fais pas dire deux fois et vers 15 heures malgré que les Boches tirent sur la route et paraissent très agités je prends le chemin des échelons qui sont maintenant cantonnés à 1 km au sud d'Iseghem. En y arrivant j'apprends par Dugand que Lavit a été enterré ce matin au cimetière d'Iseghem. On me communique également l'ordre suivant : « Au moment de la dissolution du groupement d'artillerie lourde sous mes ordres, je tiens à exprimer mon entière satisfaction aux batteries françaises et belges qui ont brillamment coopéré à l'enfoncement du front allemand et à l'énergique poursuite de l'ennemi jusqu'à la Lys. La faible réaction de l'artillerie adverse a prouvé l'efficacité de notre contre batterie et notre progression a permis de constater la précision des tirs de des-

Tome III · AD084_0248Page manuscrite 1036
21 octobre 1918

21 octobre 1918 — continuation

Source : manuscrit

truction. Aux officiers, sous officiers et soldats des artilleries françaises et belges du groupement sud j'adresse mes plus vifs remerciements. Je cite tout particulièrement le I/15 A qui sous le commandement énergique du major Serex s'est distingué par son audace et son ardeur à suivre au plus près la progression de notre infanterie et à lui prêter son appui. J'adresse un souvenir ému aux braves artilleurs tombés glorieusement à leur poste et je fais des vœux pour le prompt rétablissement des blessés. » Le général major commandant, Biebuyck.

Tome III · AD084_0249Page manuscrite 1037
22 octobre 1918

22 octobre 1918

Source : manuscrit

22 octobre. — Après une courte nuit passée à l'échelon je pars à 4 heures du matin en fourgon. Malgré la nuit noire nous arrivons sans incident à Moorslede mais là un planton anglais m'empêche de prendre la route directe d'Ypres et m'oblige à passer par Paschendaele. Enfin à 7h30 je suis à Ypres et à 8 heures à Elverdinghe. Le train de permissionnaires qui devrait partir à 8h45 ne part qu'à 10 heures pour arriver à Dunkerque à 4 heures du soir. De nombreux trains américains se dirigent vers le front. Dans le train qui nous emmène à Paris je rencontre le maire de la citadelle de Lille qui a profité pour se rendre à Paris du premier train ayant quitté Lille depuis la reprise de la ville. Il nous raconte naturellement beaucoup de souvenirs de leurs longues années de captivité : les vexations subies, les souffrances sans nombre endurées patiemment, les visites domiciliaires, la délation, le pillage des maisons, l'enlèvement de la laine des matelas et du cuivre. Il nous raconte aussi l'habileté déployée par les habitants pour résister aux Boches, résistance qui fut souvent couronnée de succès. Comme je parais surpris de la manière confortable dont il est vêtu après ce que j'ai vu en Belgique reconquise : « C'est que, me dit-il, je suis habillé avec des vêtements d'emprunt et j'ai dû mettre à contribution quatre personnes dont monsieur Delesalle maire de Lille pour arriver à être vêtu à peu près décemment. »

Tome III · AD084_0249Page manuscrite 1037

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