1 août 1917 — seuil de la quatrième année de guerre
1er août. — Nous voici au seuil de la 4e année de guerre et nul ne peut prévoir encore combien de temps nous
26 passages narratifs ou documents associés, dans l’ordre du manuscrit.
1er août. — Nous voici au seuil de la 4e année de guerre et nul ne peut prévoir encore combien de temps nous
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sépare de la paix. Pour ma part j’ai toujours autant de courage qu’au premier jour de la mobilisation, seulement ce courage me coûte un peu plus d’efforts. Il me coûte surtout à cause des tristesses infinies dont je me vois entouré. Il me coûte aussi un peu plus par égoïsme quand je pense à tout mon bonheur perdu. Je n’ai pas non plus moins de confiance et je suis sûr que nous sortirons de cette épreuve, sinon complètement vainqueurs, au moins grandis par toutes ces souffrances et c’est le principal. Nous en sortirons meilleurs, espérons le. Dans le secteur la situation est de plus en plus agitée. La nuit dernière a été pour nous à peu près complètement blanche et toute la journée nous avons tiré comme des enragés. À 11 heures du soir, nous tirons encore car on doit contre attaquer pour reprendre les tranchées perdues. Nous avons envoyé aujourd’hui aux Boches plus de 600 obus. L’ALC de la 68e DI qui a encore été modifiée comprend maintenant le 7e groupe du 105e, 2 batteries du groupe Hennequin (10e ou 110e) une batterie du groupe Sagols (155 C.F) et une pièce de 220 de la batterie Richard.
2 août. — La nuit a été bonne puisque nous n’avons pas été réveillés entre 11 heures du soir et 5 heures du matin. Le temps au réveil est franchement mauvais et l’attaque prévue n’a pas lieu, par contre les Allemands s’emparent de la tranchée de Dresde. Nous ouvrons donc le feu à 6 heures du matin et tirons sans arrêt jusqu’à 17 heures. Consommation 730 coups. Mes hommes sont épuisés et mes canons aussi, mais dans quel état doit se trouver l’infanterie du secteur ! La 68e DI vient d’ailleurs d’être relevée par la 161e DI. J’espère que l’offensive déclenchée par l’armée Anthoine et les Anglais au nord d’Ypres va diminuer un peu la pression que les Allemands font sentir à notre secteur. Par contre les Russes malgré les tirades grandiloquentes de Kerensky sont en pleine retraite. Par contre les Roumains attaquent et avancent.
3 août. — Par suite du mauvais temps les attaques qui devaient avoir lieu sont remises et nous tirons donc beaucoup moins : 250 coups seulement. Il est temps d’ailleurs de modérer notre frénésie car depuis le 25 juillet nous avons en 10 jours tiré plus de 3850 obus, soit 190 tonnes de munitions !
Comme ces munitions sont passées au moins deux fois par les mains de mes poilus c’est donc 380 tonnes de munitions qui ont été manipulées !
4 août. — Le mauvais temps continue et, chose remarquable depuis longtemps nous ne tirons pas de la journée. Dumay part aujourd’hui en liaison auprès de l’infanterie de la 3e DIC qui occupe le secteur d’Heurtebise et en particulier la fameuse caverne du Dragon. Le soir, la situation étant toujours calme, je me réjouis en pensant que mes hommes et moi, allons passer une bonne nuit. De bonne heure je m’allonge donc sur mon grabat et m’endors d’un sommeil écrasant. Tout à coup, vers une heure du matin, le téléphone retentit : je bondis : « Allo ! Allo ! batterie Desaulle ? — Parfaitement ! — Ici général commandant la 68e DI. Voulez vous prendre votre carte ? — C’est fait. — Vous voyez le village de … ? — Oui, mon général. — Vous voyez le carrefour à 100 mètres au sud de la sortie du village ? — Oui, mon général ! — Eh bien, vous allez m’envoyer là dessus une rafale, mais, là, une bonne rafale vous entendez ! — Oui mon général ! mais de combien de coups ? — Voyons, une bonne rafale, mettons trois coups ! » Je me demande si le général n’a pas l’intention de se payer, comme l’on dit ma figure et je pense un instant à lui poser la question, mais mon esprit de discipline reprend le dessus et je réponds de ma voix la plus calme : « Bien, mon général ! » Sortant alors de mon PC je me dirige vers la cagna la plus prochaine de laquelle j’extirpe au hasard un canonnier qui se trouve être le brave Lavit. Pendant qu’il se prépare trois obus, je prépare de mon côté trois douilles, puis l’un aidant l’autre nous pointons la pièce dans une direction et sous un angle tels que l’obus aille sûrement chez le Boche puis nous expédions dans la nuit nos trois marmites. Rentré dans mon PC je m’allonge à nouveau sur ma couche avec la satisfaction du devoir accompli et je m’apprête à reprendre mon sommeil interrompu lorsque le téléphone résonne à nouveau. D’un bond je suis à l’appareil : c’est encore le général commandant la DI : « C’est très bien votre tir, capitaine, vous avez tiré très vite, mais il fallait le faire avec trois pièces et non avec une ! » Ainsi ce brave homme aurait désiré que je dérange trente hommes à moitié morts de fatigue pour tirer trois
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637 La sape de l’échelon
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638 – 639 Nogent l’Artaud et la vallée de la Marne 640 Au camp près de Glennes 641 La Marne près de Romény
coups de canon ! Je n’ose pas lui dire que j’ai fait exprès d’agir ainsi et lui prodigue au contraire toutes mes excuses, tout en pensant en moi même que je recommencerais s’il fallait recommencer.
5 août. — Aujourd’hui encore grâce au mauvais temps nous ne tirons pour ainsi dire, presque pas, 30 coups seulement. Dumay parti hier matin en liaison avec l’infanterie pour plusieurs jours est revenu le soir même dans un état de saleté indescriptible, trempé jusqu’aux os et crotté jusqu’aux épaules. On a trouvé paraît il que sa présence là bas n’était pas utile. Cette promenade lui a tout de même donné l’occasion de visiter cette fameuse caverne du Dragon, ancienne carrière de pierres creusée sous le monument d’Heurtebise et qui comporte une entrée de chaque côté du plateau. La partie nord de la caverne est occupée par les Boches et la partie sud par nous, ce qui n’est pas une position très enviable. Le capitaine Neuville prend le commandement du 5e groupe du104 et Guilmin prend le commandement de la 12e batterie, de ce fait je me trouve maintenant le capitaine le plus ancien du groupe.
6 août. — Le groupement d’ALC161 est encore une fois reformé en vue d’une attaque destinée à reprendre une partie du terrain perdu sur le plateau des Dames. Le groupement sous les ordres du commandant Annibert comprend le 7e groupe du105e, le 9e groupe du105 (Ct Pascal) deux batteries du2e groupe du110e (commandant Hennequin) une batterie du groupe Sagols et la batterie Richard. Le temps s’est d’ailleurs remis au beau et dans l’après midi nous pouvons effectuer un tir de réglage avec le ballon.
7 août. — La situation aujourd’hui est encore calme et dans la journée nous ne tirons qu’une cinquantaine de coups sur la région Cerny–Heurtebise. Je reçois aujourd’hui des nouvelles de Lemasson : son groupe est à Udine.
8 août. — Le soir à19h30 au moment où nous nous mettons à table un ordre arrive : la batterie est relevée et doit partir dans la nuit. Naturellement une demi heure après le contre ordre arrive : nous ne partons que demain.
9 août. — Cette fois il n’y a pas de contre ordre et nous allons bien au repos près de Château-Thierry au village de Rominy. Le groupe de la Hellerie nous remplace sur nos
positions. À21h10 nous quittons la position de batterie et arrivons sans encombre aux échelons un peu après minuit.
10 août. — À midi départ des échelons pour Mareuil en Dôle.
11 août. — Départ à8heures pour le cantonnement de Bézu St Germain.
12 août. — Départ à8heures pour Romény en passant par Château-Thierry. La route est très belle et nous admirons en passant la belle église d’Essommes, faubourg de Château-Thierry. On s’est battu par ici en1914 mais à part le pont sur la Marne et quelques maisons voisines détruits par les Anglais, la ville a peu souffert. Romeny n’est pas, tant s’en faut, une grande ville mais l’important est que nous y soyons tranquilles. C’est un tout petit village le long de la grand’route et de la Marne aussi je me promets de passer mon temps à dormir au bord de l’eau et à flâner. Je suis fort confortablement logé chez un notable bourgeois du village mais, chose curieuse, depuis que je dors dans de vrais lits je ne dors plus du tout !
17 août. — Depuis que nous sommes ici le temps a été exécrable. Aujourd’hui enfin le ciel veut bien se débarbouiller un peu et nous pouvons profiter de notre séjour. Je m’en réjouis d’abord pour moi qui vais pouvoir aller faire le lézard au bord de l’eau, je m’en réjouis aussi pour les récoltes qui menacent d’être perdues et que nous allons pouvoir rentrer. Ma batterie est vraiment la providence des agriculteurs. À Paroy nous avons déjà labouré les champs, ensemencé et transporté le fumier.
28 août. — Venus au repos pour12jours on nous en a accordé royalement16 que nous n’avions certes pas volés. Il faut cependant quitter ce séjour agréable et à8heures nous quittons donc Romény pour aller cantonner au Charmel où existe un fort beau château appartenant à la famille de Rougé et qui a été incendié par les Boches en1914. La route que nous avons prise et qui suit la Marne est splendide.
29 août. — Départ à8heures pour Chéry Chartreuve où nous logeons dans un camp plein de chasseurs à pied et de Sénégalais. Nous couchons sur la paille dans des baraques Adrian, mais heureusement il n’y a pas de totos, les Sénégalais ayant sans doute tout accaparé.
30 août. — À2heures, départ pour Glennes où nous arri-
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Carte n°32
vons à11h30. En descendant la côte de Merval, le capitaine de Chamacé commandant la 11e batterie tombe si malencontreusement avec son cheval qu’il se casse la jambe. René qui l’examine pense qu’il en a pour plusieurs mois à se remettre. Voilà une nouvelle vacance dans le groupe. Pour compenser, Guilmin est nommé capitaine. Ici notre cantonnement est réduit à sa plus simple expression : c’est un bois où il n’y a ni cagnas ni gîtes. Il faut donc que chacun se débrouille : tel Achille je plante ma tente dans un bois de sapins à mi pente.
31 août. — Toute la journée nous restons aux échelons sans rien faire car personne ne sait encore de quel côté nous allons être envoyés. Le soir vers19heures la canonnade éclate furieuse du côté d’Heurtebise ; il paraît que c’est une attaque de notre part.