1 juin 1917 — retour de Dumay
1er juin. — Dumay est rentré de permission, hier au soir, son père allant beaucoup mieux sans d’ailleurs être complètement rétabli.
39 passages narratifs ou documents associés, dans l’ordre du manuscrit.
1er juin. — Dumay est rentré de permission, hier au soir, son père allant beaucoup mieux sans d’ailleurs être complètement rétabli.
2 juin. — Dans l’après midi René remonte à la position pour passer quelques jours. Vers 17 heures Guilmin me téléphone des échelons pour m’annoncer la naissance de ma fille Denise. Cette heureuse nouvelle me remplit de joie et je m’empresse d’aller présenter à la signature du colonel Bossu, une permission de 3 jours selon l’habitude : « Partez en quatre me dit le colonel et gardez un bon souvenir de moi ! »
3 juin. — À 9h 45 je quitte la position pour aller déjeuner à l’échelon d’où je repars à 14 heures pour aller à Fère en Tardenois prendre le train de 16h 50.
9 juin. — Après une excellente permission je reprends le chemin du front. Pendant ce voyage comme d’ailleurs pendant celui d’aller je peux constater avec tristesse le mauvais moral des troupes dont on parle à mots couverts depuis plusieurs semaines. L’échec des offensives, la mauvaise nourriture, les retards dans les permissions et peut être aussi les menées défaitistes des traîtres de l’arrière ont fait naître dans les troupes du front et en particulier dans l’infanterie un état d’esprit déplorable. Dans tous les trains de permissionnaires que nous croisons on n’entend que des cris de « À bas la guerre » et le chant de l’Internationale. Cela est très grave mais n’est rien à côté des refus collectifs d’obéissance qui se produisent
un peu partout. Des unités entières appartenant à des corps d’élite ont refusé de monter en ligne malgré les adjurations de leurs chefs, flétrissant leurs drapeaux jusque là revêtus de la gloire la plus pure. Le nouveau général en chef, tant par sa fermeté que par l’intérêt qu’il porte aux conditions matérielles de la vie du soldat s’efforce, avec succès d’ailleurs, de réagir contre cet état d’esprit fâcheux. Dans le train je rencontre un sous lieutenant du 4e d’infanterie et un du 82 que je m’empresse d’interroger. J’apprends par eux que le 4e d’infanterie a attaqué magnifiquement dans le secteur de Juvincourt, qu’il s’est emparé de ce village après avoir enlevé toutes les tranchées ennemies. Malheureusement l’échec de l’attaque sur Craonne à gauche et l’échec sur la cote 108 à droite ne lui ont pas permis de profiter de ses avantages : obligé de reculer il a laissé aux mains de l’ennemi un certain nombre de prisonniers, après avoir d’ailleurs capturé un nombre supérieur de prisonniers allemands. Le bataillon Eckenfelder, celui qui m’intéresse le plus a naturellement marché magnifiquement. Le commandant est parti le premier à la tête de son bataillon pipe aux dents et canne à la main, suivi de l’aumônier de la DI l’héroïque abbé Aman que les Boches devaient faire prisonnier peu de temps après l’attaque. Le lieutenant Marc commandant la première compagnie est blessé grièvement dès le début de l’attaque : refusant qu’on s’occupe de lui il se fait adosser à un arbre et attend la mort face aux Boches. Le lieutenant Bucard prend alors le commandement de la compagnie qui fit payer cher aux Boches la perte de son chef. Bucard a d’ailleurs été fait chevalier de la Légion d’honneur pour sa belle conduite dans cette rude journée du 16avril. Si l’infanterie a beaucoup souffert l’artillerie n’a pas été moins éprouvée et le capitaine Chartier du 13e d’artillerie qui est dans le même compartiment nous donne à ce sujet des détails navrants. Je reconnais dans ce capitaine Charier le lieutenant qui est venu nous demander asile dans la ferme de la Hardonnerie par un horrible jour de pluie du mois de septembre 1914. Sa batterie devait se porter en avant à l’heure H dans la direction du bois des Buttes
en même temps que les tanks mais comme les troupes d’infanterie subirent dans l’horaire de leur progression des retards considérables, l’artillerie de campagne et les tanks en se portant en avant tombent bientôt dans les premières vagues d’assaut sous le feu de l’infanterie ennemie. Criblées de mitraille, les batteries sont rapidement anéanties, les chevaux étant tous tués. En un clin d’œil la batterie Chartier perd 18tués et 20blessés sur un effectif de 70hommes. Les tanks eux mêmes, percés comme des écumoires flambent ainsi que des torches et leurs malheureux équipages sont brûlés vifs. Sur 40tanks engagés dans ce secteur 31sont détruits de la sorte. Malgré tout l’héroïsme dépensé par les fantassins, les artilleurs et les chars d’assaut, l’attaque est brisée et seule la première position allemande demeure entre nos mains au prix de pertes considérables. J’arrive enfin à la gare de Bazoches où, quittant mes compagnons de route je rejoins une voiture qui me conduit aux échelons où je passe la nuit. Malheureusement il m’est impossible de fermer l’œil à cause des avions qui nous survolent constamment en jetant des bombes sur les cantonnements.
10 juin. — À 9h 30 je remonte à la position où tout est à peu près en ordre depuis mon départ. Il y a eu cependant de nouvelles modifications dans la répartition des troupes du secteur. La 39e DI du 20e C.A est en effet relevée par la 77e DI du 33e C.A. Pendant mon absence la batterie a été un peu plus active et plus de 700 coups ont été tirés pour enrayer les attaques allemandes ou appuyer nos propres attaques. Dans la nuit du 3au 4 en particulier les tranchées de première ligne entre la ferme Froidmont et l’Épine de Chevregny sont enlevées par une forte attaque allemande. Le 5 à minuit une attaque déclenchée par nous pour reprendre le terrain perdu n’obtient aucun résultat. Pendant 2 jours l’artillerie lourde courte exécute de nombreux tirs de contrepréparation sur les organisations allemandes du secteur, puis continue le programme des tirs de destruction prévus dans le secteur de la division c’est à dire entre la ferme Malval, l’Épine de Chevregny et les pentes nord du plateau du Chemin des Dames. Aujourd’hui la journée est à peu près calme.
Le soir nous sommes tranquillement assis dans notre cagna lorsque j’aperçois tout à coup au dehors une vive lumière en même temps que retentissent des cris. Bondissant hors de mon abri j’aperçois alors sur le chemin qui passe derrière mes pièces un spectacle apocalyptique : un de mes chariots de parc, roulant au trot de ses 3chevaux affolés, flambe dans la nuit comme une gigantesque torche. Quelques poilus courageux parviennent à arrêter les chevaux et nous nous précipitons tous armés de pelles pour éteindre ce chariot enflammé. Quelques seaux d’eau empruntés à la cuisine nous sont d’un grand secours. L’opération d’extinction n’est pas naturellement sans danger car le chariot est plein de munitions et ce sont les douilles qui flambent. Enfin nous arrivons à arrêter les progrès du feu et je trouve l’explication de cette inflammation spontanée : une caisse de douilles s’étant ouverte pendant la route, une de ces douilles est venue frotter contre la roue de la voiture : l’échauffement produit par le frottement a déterminé l’inflammation de la poudre. Le chariot par bonheur n’est pas trop endommagé mais les charges de poudre sont détruites. L’essentiel est que nous n’ayons pas d’accident à déplorer. Naturellement la vue de notre char embrasé a causé une grande stupéfaction dans le secteur et de tous côtés on me téléphone pour avoir l’explication de ce phénomène météorologique.
13 juin. — Toute la nuit jusqu’à six heures du matin la batterie de 75qui est derrière nous exécute des tirs de harcèlement à raison de 5 à 6 coups à la minute ce qui nous empêche bien entendu de fermer l’œil une seule minute. Dumay est parti hier en permission, la santé de son père étant devenue inquiétante. Je suis donc seul avec Gardelle. La situation est heureusement assez calme. Le soir cependant vers 23 heures nous effectuons un tir de 30 coups en même temps que d’autres batteries sur la région de la ferme Malval. Bientôt d’ailleurs des fusées rouges montent dans le ciel indiquant que nous avons tiré un peu trop court.
14 juin. — À 8 heures nous tirons encore 50 coups. Il se produit encore des coups courts dans la tranchée du Vautour alors que je tire sur la ferme Malval. C’est à n’y rien com-
prendre. Naturellement l’infanterie proteste et à 13h 25 je reçois l’ordre de partir en reconnaissance dans le secteur pour faire une enquête au sujet de ces coups courts. Je pars immédiatement accompagné du servant Fougerolles et passe d’abord au poste du commandant Pichat sur la crête de Montfaucon. D’après les indications qui me sont données par le commandant Pichat je me rends ensuite au P.C du plateau auprès du colonel commandant l’infanterie divisionnaire après être passé auparavant au poste de commandement des carrières. Dans ces deux postes je suis reçu assez mal et en particulier le colonel commandant l’I.D. me traite du haut en bas. Je lui fais observer respectueusement que je n’ai que faire de ses reproches injurieux attendu que je suis venu en reconnaissance non pas comme accusé, mais comme juge d’instruction. On me donne cependant quelques renseignements sur les emplacements des coups courts et sur l’heure où ils ont été constatés. Continuant ma reconnaissance à travers le plateau du Tilleul et le ravin des Grelines j’atteins le poste de commandement de l’éperon de Braye où se trouve le colonel Brenot commandant le 74e RI qui ne me reçoit pas mieux que ses supérieurs. Depuis ce point c’est par le boyau que je dois continuer ma reconnaissance. Les Allemands tirent d’ailleurs sur ce boyau, mais ils ont le bon esprit de s’interrompre à mon approche : c’est une chance que j’ai souvent. J’atteins ainsi le P.C situé au dessus de la ferme des Grelines et qui est occupé par le commandant du 114e BCP et le commandant de Lucé du 74e RI. Cette fois, je suis reçu d’une manière aigre douce qui dépasse les bornes : « Vous voilà bien, messieurs les artilleurs, clame le commandant du 114e vous êtes bien tranquilles dans vos cagnas à l’arrière et vous vous inquiétez bien peu de ce que font vos projectiles. Si vous veniez un peu plus souvent ici au lieu de vous en fiche, vous casseriez un peu moins de gueules de fantassins. Mais vous vous en foutez pas mal ! » — « Je me permets de vous faire observer mon commandant que dans le cas qui nous occupe il n’y a eu aucune gueule de fantassin de cassée. Mes camarades de l’artillerie et moi faisons de notre mieux et par conséquent je ne saurais tolérer que vous profériez en ma présence des injures envers le corps de l’artillerie que je représente
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626 — La crête du chemin des Dames vue de la tranchée du Condor 627 — La falaise des Vaumerons tranchées de la Mouette et de Pozega Carte 30
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en ce moment et je vous prie donc de bien vouloir retirer ce que vous avez dit. » Interloqué, le commandant me regarde subitement radouci : « Allons ! allons ! ne vous frappez pas, asseyez vous un instant et prenez un verre de vin avec nous ! » — « Bien volontiers, mon commandant, mais si vous pouviez en offrir un aussi au brave poilu qui m’accompagne, cela me ferait bien plaisir ! » Après quelques minutes d’arrêt je monte en première ligne sous la conduite du commandant de Lucé, en passant par le boyau Moussel qui nous mène dans la tranchée du Vautour. Pendant ce trajet nous sommes survolés à faible hauteur par un avion blindé allemand qui mitraille nos lignes sans arrêt : nos mitrailleuses et nos fusils mitrailleurs s’acharnent sur lui, mais en vain car il ne paraît pas gêné le moins du monde. L’invulnérabilité de cet avion l’a fait surnommer « Fantômas » par nos poilus. Je commence ma reconnaissance par la gauche du secteur composé de la tranchée du Vautour qui s’étend jusqu’au boyau de l’Elster qui correspond à peu près à la route de la ferme Malval à Braye en Laonnois. Cette partie du secteur est occupée par le 74e RI et le lieutenant Conte commandant la 1re compagnie me reçoit dans le petit blockhaus qui lui sert de P.C. Mon passage dans la tranchée de première ligne est salué par des murmures qui n’ont rien d’admiratif : un fantassin s’écrie même : « Tiens ! voilà les boches noirs. » Le lieutenant Conte me montre plusieurs trous produits par les coups courts signalés : à leurs dimensions je reconnais immédiatement qu’aucun de ces trous n’a été produit par des obus de 155. Ce sont des trous de 120tout au plus. D’ailleurs les éclats qui me sont présentés ne sont pas des éclats de 155. Plusieurs de ces trous sont en dehors des tranchées et des boyaux et pour les examiner je suis obligé de sortir de la tranchée à 4pattes ce qui n’est pas très rassurant car les tranchées allemandes ne sont qu’à une cinquantaine de mètres. Ma reconnaissance ayant un double but j’examine en même temps le secteur et cherche à découvrir des points où l’on puisse avoir des vues sur les tranchées allemandes, mais je n’en trouve pas. Je continue ensuite mes reconnaissances par la partie droite du secteur, la tranchée du Condor occupée par la 3e Cie du 114e B.C.A (Cne Berger) Le lieutenant Péchel de cette compagnie me fait faire la reconnaissance de
son secteur et juste au moment où nous quittons la sape une volée d’obus de 75tombe autour de nous : « Tenez ! me dit-il, voilà comment travaillent les artilleurs ! » Je suis bien obligé de reconnaître comme lui que ces tirs sont peu agréables à recevoir, mais je n’essaie même pas d’expliquer à ces braves fantassins qu’il n’y a guère moyen de faire autrement. La reconnaissance de cette partie du secteur me permet de retrouver plusieurs trous produits par les coups courts signalés mais aucun ne correspond à un obus de 155, leurs dimensions étant beaucoup trop faibles. De cette partie du secteur on a des vues un peu plus étendues sur les lignes allemandes mais pas de façon à voir la droite du côté de la falaise des Vaumerons et de l’arbre de Cerny. Pour tâcher d’apercevoir les lignes allemandes qui nous font face je m’en approche le plus possible ce qui est assez facile. En effet, de la première ligne partent un grand nombre d’anciens boyaux allemands qui sont occupés par moitié par les Allemands et nous. Des barrages de sacs à terre limitent la partie que nous occupons, soit une vingtaine de mètres et à chaque barrage un de nos poilus se tient en observation. Il en est de même du côté allemand mais par suite des sinuosités des boyaux on ne peut apercevoir le guetteur allemand, sauf cependant dans un boyau où je suis assez surpris de me trouver presque nez à nez avec un guetteur boche, casque en tête, qui me regarde fort placidement d’ailleurs derrière son parapet à une dizaine de mètres environ. Nous nous saluons cérémonieusement et je reprends ma promenade. Vers l’extrémité droite de la tranchée du Condor on aperçoit nettement les fameuses tranchées de la Mouette et de Pozega contre lesquelles nous nous sommes heurtés dans toutes nos attaques. Cette partie droite du secteur est en ce moment fort arrosée, les obus de tranchée tombent de tous côtés et je crois prudent de ne pas prolonger mon séjour. Il commence d’ailleurs à être assez tard et le soleil est bas sur l’horizon. Il est en effet près de 19 heures et n’ai que le temps de rentrer. Je repars donc en sens inverse mon trajet d’aller en m’arrêtant aux mêmes postes de commandement, c’est à dire au poste du bataillon, au poste de l’Éperon de Braye, puis au P.C. du plateau et enfin au P.C. du Tilleul où je rencontre le général de division et le colonel Favereau comman-
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Carte 31 FRONT AVANT REPLI HINDENBOURG LIGNE DE REPLI
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FRONT APRÈS L’OFFENSIVE MAISTRE OCTOBRE FRONT APRÈS L’OFFENSIVE MANGIN AVRIL
dant l’artillerie de la DI. À chacun des échelons de la hiérarchie, je rends compte de ma mission et je dois dire que l’on me reçoit un peu mieux que cet après midi. Le général de division en particulier écoute avec une certaine complaisance mes explications et semble convaincu comme moi que les éclats d’obus ramassés ne sont pas des éclats de 155. Il est maintenant 21h 30et la nuit est presque venue. Elle est complètement tombée lorsque j’arrive après 22 heures au poste du commandant Pichat qui veut bien m’inviter à dîner. Je n’ose refuser car vraiment je suis à bout de forces, n’ayant rien pris depuis midi. À minuit enfin je suis de retour à la batterie mais ce n’est qu’à une heure du matin que je peux m’étendre sur ma couchette brisé de fatigue.
15 juin. — Le matin nous essayons un réglage par avion mais le tir est extrêmement irrégulier et nous sommes obligés d’abandonner. Le soir nous envoyons quelques obus sur Courtecon : total pour la journée 136 coups.
16 juin. — Le matin à quatre heures nous exécutons un tir d’une quinzaine de coups pour je ne sais quel motif futile. À 5h 30les Boches pour se venger sans doute d’avoir été réveillés de trop grand matin se mettent à nous envoyer quelques coups espacés. Brusquement à 6h 30le tir prend une très grande intensité et les coups tombent tout autour de nous à une cadence rapide. Ma cagna est exactement encadrée et bien que ce ne soit que des 77nous commençons à ne pas être très rassurés. Notre cagna n’a en effet aucune protection et ces obus sont des 77allongés d’un nouveau type qui produisent presque les mêmes résultats que les 105. Nous nous décidons donc, l’adjudant Fourcade, le médecin auxiliaire Fettu et moi à profiter de la première accalmie pour filer dans notre sape. Le tir paraissant se ralentir nous bondissons hors de la cagna traversons d’une enjambée le chemin lorsqu’une rafale s’abat sur nous. Un obus tombe à quelques pas de moi qui ferme la marche mais par miracle aucun éclat ne m’atteint. Quelques minutes après le tir s’étant déplacé vers la 11e batterie, je sors pour aller mesurer la distance exacte de l’obus dont j’ai senti le souffle et je trouve 5 mètres ! Sous l’intensité de ce tir nos téléphonistes ont toutes les peines du monde à maintenir la liaison entre
les deux batteries. Somme en particulier se dépense avec un grand dévouement au milieu des obus pour raccommoder les lignes. L’après midi est heureusement calme. René qui vient nous rendre visite nous apporte malheureusement une triste nouvelle : le père de Dumay est mort des suites de l’opération qu’on a été obligé de lui faire subir au pied. Le soir le tir allemand reprend avec la même intensité vers la gauche sur la 11e batterie qui a une pièce endommagée et un tas de douilles incendié. Une batterie voisine du 8e groupe est également atteinte et l’un de ses dépôts de munitions saute avec un terrible fracas.
17 juin. — Le matin les Boches recommencent à tirer énergiquement dans notre coin et en particulier derrière nous, mais heureusement leur tir est en moyenne trop long de 50 mètres. De nouvelles modifications sont apportées dans la répartition de l’artillerie lourde du secteur. Le groupe du commandant Pichat est renvoyé à l’arrière pour être réarmé avec du nouveau matériel. Tout notre groupe ainsi que le 7e groupe du 110e (Cdt Toussaint) sont maintenant aux ordres de la nouvelle division qui occupe maintenant la droite du secteur c’est à dire la 5e. L’explosion que nous avons aperçue hier au soir s’est produite au 8e groupe qui a eu une pièce complètement volatilisée et dont on ne peut retrouver que des débris informes.
18 juin. — Durant toute la journée, la crête de Madagascar est violemment bombardée à plusieurs reprises. Pendant ces bombardements, nous ne répondons guère. Il est vrai que l’artillerie du secteur est extrêmement réduite, si réduite même que je reçois l’ordre de me mettre à la disposition de la 87e DI à droite tandis que la 12e batterie est mise à la disposition de la 70e DI.
19 juin. — Le matin je reçois l’ordre d’effectuer un réglage par avion suivi d’un tir de destruction à charge 00sur une batterie située près de Lierval. Cet ordre m’inquiète beaucoup car étant donné le faible défilement de la batterie et le nuage de poussière qui ne manquera pas de s’élever dès que nous aurons commencé à tirer à forte charge il est probable que nous serons repérés par les nombreuses saucisses qui nous font face. Par surcroît
nous en comptons jusqu’à 13 ! Le réglage par avion s’effectue normalement et le tir de démolition lui succède non moins normalement. Pour me rendre compte de la visibilité de la batterie pendant le tir, je monte à Montfaucon et de là je peux apercevoir les jets de flamme, de fumée et de poussière produits par chaque coup de canon. Je m’attends à chaque instant à être contrebattu mais à ma grande surprise, bien que nous ayons tiré plus de 330 coups à la fin de notre tir, les Boches n’ont pas répondu. Je fais néanmoins abriter mes hommes dans leurs sapes dès la fin du tir mais les Boches sont toujours silencieux. La fin de la journée se passe sans incident notable et je vais le soir rendre compte au colonel Olier à son P.C de Madagascar, du résultat de notre tir. Je rencontre au P.C le commandant de l’escadrille qui m’apprend qu’un de ses observateurs, montant pour la première fois en avion a été attaqué par une escadrille d’avions boches et en a descendu 2. C’est un beau début.
20 juin. — Tout l’après midi les Boches sont littéralement assommants et nous harcèlent avec du 77 allongé à raison de 3 ou 4 coups à l’heure. C’est absolument agaçant d’autant plus que ces obus sont extrêmement meurtriers. Cela ne nous empêche pas d’ailleurs d’effectuer dans l’après midi un tir de 65 coups que j’observe du tonneau.
21 juin. — Dans l’après midi je remonte au tonneau régler un tir de 200 coups dans la région sud ouest de l’arbre de Cerny. Le tir très réussi occasionne une violente explosion dans les lignes allemandes ainsi qu’un incendie. Grâce au micromètre de ma jumelle je peux mesurer la hauteur de la gerbe de fumée produite par l’explosion : 150 mètres. Mon tir est à peu près terminé lorsque les Boches se mettent à tirer des 105 par rafales de 4 sur mon observatoire. Le tonneau observatoire n’offre qu’un abri précaire aux éclats et aucune protection évidemment contre un coup direct. Comme je ne me soucie pas de me faire écraser dans cette boîte je prends immédiatement la décision de descendre de mon perchoir et de m’abriter dans la tranchée qui est au pied malgré l’avis de Dumay. Goosen qui est avec son téléphone en bas de l’observatoire n’en mène pas large lui non plus. Deux ou trois salves sont déjà tombées, une autre arrive en ronflant alors que nous sommes au milieu de l’échelle. À peine som-
mes dans la tranchée qu’une autre salve s’abat à quelques mètres de nous. Sans en attendre davantage nous dégringolons la pente de toute la vitesse de nos jambes.
22 juin. — Le temps qui commençait à se gâter, depuis deux jours est aujourd’hui franchement mauvais. La pluie tombe et le vent fait rage, ce qui n’empêche pas les Boches de déclencher à gauche une très violente attaque mais qui heureusement ne dure pas. Nous aidons à l’enrayer en tirant plus de 140 coups.
23 juin. — Dans l’attaque d’hier nous avons perdu la tranchée de la Balle vers l’Épine de Chevregny et il va falloir la reprendre. En prévision de cette opération je me rends au P.C pour recevoir des ordres.
24 juin. — Pour préparer l’attaque nous effectuons dans la matinée un réglage suivi d’un tir de 160 coups à charge 0. Les Boches, s’imaginant sans doute qu’ils sont contrebattus par la 11e batterie tirent énormément de son côté sans d’ailleurs lui faire aucun mal.
25 juin. — Aujourd’hui encore, nouveau tir de 120 coups dans la région de l’Épine de Chevregny : les Boches heureusement sont plus calmes.
26 juin. — Les Boches tirent aujourd’hui d’une manière frénétique sur la route de Madagascar entre le Mont Charmont et Madagascar.
27 juin. — La situation est toujours de plus en plus agitée dans le secteur et les Boches nous mènent la vie dure. Ils le peuvent d’autant plus que l’artillerie française est réduite à sa plus simple expression. Il ne reste plus que quelques rares batteries dont nous sommes. Pour comble je reçois dans la matinée l’ordre d’établir deux de mes pièces à Jumigny à 7 kilomètres à notre droite pour renforcer cette partie du secteur. À midi je pars donc en reconnaissance avec Demassue pour cette région après être passé prendre des ordres au P.C du commandant. En arrivant au Moulin Brûlé je rencontre Viguié dont la batterie est en position dans le pré voisin et qui s’offre à m’accompagner à Jumigny en passant par Cuissygeny. Chemin faisant il me raconte que la batterie a été repérée à la position qu’elle occupait dans le village de Moulins et qu’elle a dû abandonner cette position après avoir subi un marmitage en règle.
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628 Un pont de fortune sur l’Aisne
nous. Les obus de tous calibres, explosifs, asphyxiants et incendiaires s’abattent sur nous en rafales. Chacun met son masque lorsque l’ordre nous arrive d’effectuer un tir de contre batterie à longue distance. Le jour étant déjà fortement tombé il m’est impossible de préparer mon tir avec mon masque à la lumière d’une bougie fumeuse. Je suis en effet réduit à ce mode fort primitif d’éclairage car ma lampe à acétylène est soufflée à chaque arrivée d’obus boche. Je suis donc obligé de retirer mon masque et malgré la hâte que je mets à préparer mon tir j’avale cependant assez de gaz pour être fortement incommodé. Pour comble de bonheur la pluie se met à tomber ce qui obscurcit les verres des lunettes. Mes pointeurs sont obligés eux aussi de retirer leurs masques : Desmons ayant de ce fait avalé une forte bouffée de gaz est pris de vomissements violents. Les servants, avec un zèle louable, continuent le tir malgré la violence du tir allemand, qui ne diminue pas. Un obus tombe sur une pile d’obus à quelques mètres de ma première pièce, un autre dans le boyau derrière la deuxième pièce. Ce dernier obus met le feu à un abri contenant 325 douilles qui flambent en une seconde. Plus de dix obus tombent à quelques mètres autour de la première pièce. Mon poste de commandement est lui aussi encadré de très près. Au bout de 80 coups tirés par nous dans ces conditions particulièrement pénibles l’ordre nous arrive de cesser le feu et tout le monde rentre dans la sape sain et sauf, mais peu de fois depuis le début de la guerre nous n’avons été plus miraculeusement protégés que ce soir. Les Boches continuent d’ailleurs à tirer toute la nuit sans nous faire aucun mal mais nous sommes obligés de maintenir de grands feux à l’entrée de nos sapes pour les ventiler et les empêcher d’être envahies par les gaz asphyxiants que les Boches continuent à nous envoyer. Pendant toute la première partie de la nuit le bombardement allemand ne faiblit pas et je suppose qu’une forte attaque est déclenchée devant nous.
29 juin. — Le soir notre infanterie attaque pour reprendre les tranchées perdues la veille, mais je crois sans succès. Les Boches continuent à nous marmiter comme la veille sans d’ailleurs plus de résultat et la journée se passe sans incident lorsque le vaguemestre qui arrive
assez tard avec le courrier m’apporte une terrible nouvelle : Mon jeune cousin Jean [Roblin], fusil mitrailleur au 146e régiment d’infanterie a été tué le 18 mai dans la tranchée de première ligne près de l’Épine de Chevregny. Depuis plus d’un mois ses parents et moi étions privés de nouvelles de ce pauvre enfant mais cependant nous n’avions pas perdu toute espérance. Dans l’espoir d’avoir quelques éclaircissements je m’étais décidé ces jours ci à écrire à son commandant de Compagnie : sa réponse vient de nous parvenir et il faut abandonner toute espérance. Alors que nous le pensions prisonnier, le pauvre enfant a été tué en première ligne par un éclat d’obus et enterré sur place et pour comble de tristesse, la tranchée de la Balle dans laquelle il a été enseveli est depuis un mois entre les mains des Boches : depuis ce temps des luttes épiques sont engagées dans ce secteur et les artilleries s’acharnent sans arrêt dans leur œuvre de démolition. Cette nouvelle m’accable de la plus profonde tristesse surtout quand je songe à ses pauvres parents dont la douleur sera immense lorsqu’ils connaîtront toute l’étendue de leur malheur.
30 juin. — La pluie tombe toute la journée mais les Boches ne se calment pas. Le soir ils déclenchent une nouvelle attaque précédée d’un bombardement de tout le secteur et en particulier de notre coin. Un peuplier énorme placé près de la 4e pièce est coupé au ras du sol par un obus et tombe en travers du chemin : c’est le seul dommage de la journée. Le bombardement fait rage pendant plusieurs heures sans que nous sachions au juste ce qui se passe.