Juin 1915
20 passages narratifs ou documents associés, dans l’ordre du manuscrit.
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1er–7 juin : départ de Gros ; rumeurs sur Vimy et Lens
6 juin. — Aujourd’hui, par la mille et unième fois la division de droite tente une attaque sur Vauquois avec l’aide de jets de pétrole enflammé mais cette attaque comme les précédentes ne donne aucun résultat. À part cette petite tentative la situation est toujours calme et le cafard ronge un peu tout le monde. Les bruits les plus ridicules circulent surtout à propos de l’attaque au nord d’Arras. Il paraît que dans cette affaire une division s’est avancée jusqu’à Petit Vimy. On en a immédiatement conclu qu’elle était allée jusqu’à Vimy ce qui n’est pas du tout pareil. De là à dire qu’elle était allée jusqu’à Lens il n’y avait qu’un pas et il a été vite franchi. À cette nouvelle les stratèges en chambre qui foisonnent même sur le front de s’écrier en sirotant leur café : « Mais alors puisqu’on était allé jusqu’à Lens pourquoi n’avoir pas poussé à droite et à gauche pour élargir le trou ? Pourquoi avoir fait rétrograder la brigade qui s’était avancée jusqu’à Lens ? Pourquoi ne pas avoir jeté derrière elle une autre brigade pour la soutenir ou des divisions de cavalerie, pourquoi ceci, pourquoi cela, pourquoi……… » Toutes ces âneries me font mettre dans des colères terribles et il en est de même lorsqu’on vient me dire dans le tuyau de l’oreille avec son petit air entendu : « Dites donc, entre nous, bien sincèrement, croyez-vous que Joffre soit à la hauteur de sa tâche ? Il paraît que…… Je tiens de source certaine que…… Ce qu’il y a de sûr c’est que le ministre Machin a dit au général Chose…… »
1er–7 juin : départ de Gros ; rumeurs sur Vimy et Lens
8 juin : réglage près de Varennes ; animaux et vie de batterie
de la maison Forestière. Je manque d’être renversé par leur auto.
8 juin : réglage près de Varennes ; animaux et vie de batterie
8 juin. — Aujourd’hui nouvelle tentative de réglage par avion mais cette fois couronné de succès. L’objectif est une batterie allemande aux environs de Varennes. Le réglage s’effectue dans de très bonnes conditions et nous faisons sauter un abri à munitions. Mon tramway est maintenant terminé et je laisse à mes voisins le soin de le prolonger jusqu’au bout du Mont de Villers mais comme nous ne tirons pas beaucoup, ce tramway sert surtout de toboggan pour la plus grande joie de nos hommes. À part cela nous continuons à nous ennuyer ferme dans notre coin et pour me distraire j’en suis réduit à apprivoiser des mulots ce qui est une chose d’ailleurs très facile. Ces petites bêtes pullulent dans ma cagna et sont d’une hardiesse invraisemblable. Ce dressage me rappelle Latude et ses araignées. Si l’année avait été favorable aux hannetons nous aurions encore eu là une source de distractions honnêtes et reposantes. Les gens malins et adroits peuvent se livrer en ce moment au dénichage des merles et des sansonnets, mais il y a mieux encore ; c’est l’élevage des renards, assez communs dans notre coin. Nos voisins de la montagne se sont fait une spécialité de ce genre d’exercice et ont pu en attraper trois. Ce sont des bêtes superbes mais qui sont bien difficiles à apprivoiser. Il y a toujours aux environs beaucoup de sangliers qui viennent le soir manger aux portes de nos cagnas les reliefs de nos festins. Les chevreuils sont aussi nombreux et nous les entendons souvent la nuit trotter sur le chemin avec leurs petits bêlements plaintifs mais il est impossible de les chasser maintenant car le bois est vraiment trop touffu. Hier au soir en sortant de ma cagna j’ai aperçu sur le chemin un superbe chat sauvage qui s’est naturellement enfui à mon approche. Enfin comme autres animaux particulièrement malfaisants nous avons encore les Boches, mais pour ce gibier là, la chasse est libre. Dans la soirée le colonel Peyronnel me téléphone pour me dire que l’emplacement de la batterie démolie ce matin, déduit des résultats de mon
10–11 juin : désaccord sur les tables de tir ; départ du 331e
tir est faux car il diffère de 300 mètres de l’emplacement réel de cette batterie. Je vérifie mes calculs et ne trouve aucune erreur ; je suppose que l’aviateur m’a réglé sur une autre batterie.
10–11 juin : désaccord sur les tables de tir ; départ du 331e
10 juin. — Pour liquider la contradiction d’avant-hier le colonel me fait recommencer le tir sur la batterie en question en faisant observer le tir par mon camarade Maison. J’arrive aux mêmes résultats que l’avant-veille, d’où j’en conclus immédiatement que la table de tir qui nous sert pour nos calculs est fausse. Le colonel auquel je confie cette idée me rit au nez : « Apprenez, jeune homme, que les tables de tir sont exactes et qu’il n’y a que de mauvais artilleurs ! » Malgré cette condamnation sans appel je ne me tiens pas pour battu. Le tir exécuté ces jours-ci l’a été avec des obus ordinaires en fonte qui n’ont pas de tables de tir spéciales. On doit se servir des tables calculées pour l’obus à mitraille, tables qui sont, comme dit le règlement, « applicables par extension » aux obus ordinaires. Cette formule ne veut absolument rien dire et comme les deux obus n’ont, ni la même forme d’ogive, ni la même forme de culot, ni le même poids, ni le même volume, ni la même densité il n’est pas étonnant qu’ils se comportent de manières différentes sur leurs trajectoires. Je suis certain que l’obus ordinaire pour le même angle de tir porte plus loin que l’obus à mitraille. Pour en avoir le cœur net j’exécute un tir comparatif sur la corne du bois de la cote 239 qu’on voit parfaitement de mon observatoire : ce tir confirme mes prévisions : la table de tir est juste pour l’obus à mitraille mais fausse pour l’obus ordinaire. Donc depuis six mois que nous tirons des obus ordinaires tous nos tirs non observés ont été trop longs de 6 à 7 %. Cette constatation me navre ! Aujourd’hui les coloniaux quittent le secteur ainsi que le 331e qui est remplacé par le 91e territorial. Les coloniaux n’ont pas été prévenus de ce départ et justement ces jours-ci ils ont reçu une cargaison énorme de vêtements et d’équipements de tous genres qu’ils ne peuvent emporter et dont nous allons profiter.
10–11 juin : désaccord sur les tables de tir ; départ du 331e
11 juin. — Le colonel m’ayant demandé de lui remettre aujourd’hui avant 10 heures un rapport sur mon tir de ces jours derniers, je suis obligé d’aller chercher
Photographies 262–265 — Maxime Lerousseau et vie militaire

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[Photographie 262 — en haut à gauche] Lᵗ Desaulle et Maxime Lerousseau
[Photographie 263 — en haut au centre] Fabrication des bombes de 58
[Photographie 264 — en haut à droite] Maxime Lerousseau
[Photographie 265 — en bas] Quelques biffins
Abbé Henry et Pierre Desaulle — photographie 266

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11–16 juin : Bachelier sous-lieutenant ; départ de l’abbé Henry
mes documents à la position de batterie. Parti à cheval du cantonnement à 4 heures du matin je suis de retour à 6 h 30. À 8 h 45 mon rapport étant fini je file à Clermont en Argonne expliquer mon cas au colonel. Je ne trouve que son lieutenant adjoint cet idiot de Flamen auquel je m’efforce mais en vain de faire comprendre quelque chose. À midi ½ je suis de retour au cantonnement passablement éreinté par cette promenade de 40 kilomètres par une chaleur assez forte.
11–16 juin : Bachelier sous-lieutenant ; départ de l’abbé Henry
15 juin. — Le colonel Peyronnel ayant sans doute lu mon rapport avec quelque attention, commence à croire que, peut-être, je pourrais avoir raison et consent à faire exécuter un tir de comparaison sur la fameuse corne du bois 239. À cet effet Bachelier nommé sous lieutenant depuis 2 jours et le capitaine montent à l’observatoire du Mont de Villers et nous exécutons ce tir qui confirme une fois de plus mes hypothèses.
11–16 juin : Bachelier sous-lieutenant ; départ de l’abbé Henry
16 juin. — La brigade Arbanère prenant la droite du secteur l’abbé Henry nous quitte pour aller à Lochères, ce que nous regrettons beaucoup. Il est vrai que nous reverrons certainement ce brave abbé qui ne passe pas un jour par semaine au cantonnement. Il est constamment dans les positions avancées d’artillerie ou aux premières lignes avec les fantassins qui l’adorent. Dans tous les postes de commandement l’abbé Henry a son lit et son assiette. Nous espérons donc le voir presque aussi souvent que d’habitude. La 2e batterie qui est toujours dans le secteur de Vauquois avec la 3e, quitte cette région pour une destination inconnue. Dans l’après-midi je fais une nouvelle visite au cimetière de la cote 263, mais ne recueille toujours aucune certitude au sujet de la tombe de Fernand Gautier.
Tome I · AD084_0354
Photographie 268 — observatoire de la Fille morte

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[Photographie 268] À l’observatoire de la Fille morte
Une pièce en action — photographie 267

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21–28 juin : réglages ; Bachelier et Hubert bombardés ; confidences de Lorson
21 juin. — En vue d’une opération de notre part dont nous ne savons ni la date ni le lieu un tir doit être réglé à l’ouest de la Haute Chevauchée sur les tranchées allemandes de première ligne. L’observatoire le plus commode pour ce réglage étant la crête de la Fille Morte nous nous y rendons dans la matinée, le capitaine, Bachelier et moi. Le temps est superbe et de l’observatoire nous voyons parfaitement nos objectifs. Le réglage s’effectue donc dans de bonnes conditions mais les Boches ne tardent pas à protester énergiquement en bombardant le ravin des Meurissons. C’est ce que les communiqués appellent un « duel d’artillerie ». C’est bien un duel mais dans lequel les deux adversaires tirent sur les témoins qui dans l’espèce sont les fantassins des premières lignes. Il est rare en ce moment qu’une artillerie prenne systématiquement à parti une batterie adverse. Cette situation se modifiera d’ailleurs rapidement.
21–28 juin : réglages ; Bachelier et Hubert bombardés ; confidences de Lorson
27 juin. — Dans l’après-midi Bachelier et Hubert étant allés régler un tir sur l’ouvrage « Suzanne » dans le Faux Ravin de Courtes Chausses sont violemment bombardés. Bachelier est à moitié enseveli par un obus tombé sur le parapet et à moitié asphyxié si bien qu’il doit s’aliter en rentrant au cantonnement. Pendant ce temps une très violente attaque se déroule à gauche dans le bois de la Gruerie.
21–28 juin : réglages ; Bachelier et Hubert bombardés ; confidences de Lorson
28 juin. — La canonnade est toujours vive à gauche et nous n’avons toujours aucun renseignement bien précis sur ce qui se passe. Mon cycliste Lorson qui colporte tous les « communiqués de cuisines roulantes » ne sait rien. Il est pourtant ce soir en veine de confidences et me raconte qu’il a été blessé à la bataille de la Marne, soigné à Paris et envoyé en convalescence à Menton. Il me parle avec attendrissement de son séjour là-bas et me raconte en particulier qu’avec plusieurs camarades il a été invité à dîner par Marthe Chenal. Il porte
30 juin–4 juillet : attaque en Argonne ; Bocher évacué ; observatoire de la Fille Morte
d’ailleurs dans son portefeuille le portrait de cette actrice costumée en « Marseillaise » portrait orné d’une dédicace.
30 juin–4 juillet : attaque en Argonne ; Bocher évacué ; observatoire de la Fille Morte
30 juin. — Dès quatre heures du matin la canonnade éclate à gauche avec une violence rare. Cette fois c’est une attaque de grande envergure. Les Allemands doivent employer sans doute des gaz asphyxiants car une odeur bizarre et pénétrante se répand dans la vallée jusqu’à nous. Vers midi le corps d’armée de gauche le 32e fait appel à notre concours. Chavane file donc immédiatement à cheval à la Placardelle pour se mettre en liaison et recevoir des ordres. Il est d’ailleurs fort mal reçu et pendant le trajet son ordonnance Bocher qui l’accompagne reçoit dans le genou un coup de pied de cheval si malencontreux que nous devons l’évacuer. Dans l’après-midi les voitures de blessés commencent à arriver assez nombreuses et par eux nous apprenons que le 32e corps a été obligé de reculer. Dans la soirée la lutte recommence encore plus ardente et les bruits les plus pessimistes circulent à propos de cette attaque.