LES MÉMOIRES DU CAPITAINEExplorer les sources →
MÉMOIRES · 1915

Avril 1915

35 passages narratifs ou documents associés, dans l’ordre du manuscrit.

1 avril 1915

Réglage du 31 mars et déjeuner du 1er avril

Source : manuscrit

1er avril. — Après être allé le matin à la messe au Claon je remonte à la position où je donne un grand déjeuner aux camarades des environs. Les lieutenants Godermann, Payen et Mathieu des batteries voisines viennent déjeuner avec Dumay et moi dans notre étroite cagna. Malgré son peu de confortable nous faisons un repas princier que nous mangeons na-

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1 avril 1915

Bertrand et Flandrin au cantonnement ; premiers tirs du 2 avril — photographie 221

Tome 1 · AD084_0311.jpg : 1 photographie, chacune cliquable

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[Photographie 221] Le Lavoir des Courtes-Chausses

turellement dans une seule assiette. Comme je n’ai que deux sièges, 3 des convives doivent s’asseoir sur ce qui me sert de lit et manger sur leurs genoux. Dans l’après-midi laissant Dumay à la position je redescends au Claon. Dans la soirée il nous arrive des invités en la personne du commandant Bertrand du 38e d’artillerie accompagné du capitaine Flandrin député du Calvados. Le groupe du commandant Bertrand arrive en renfort pour participer aux prochaines attaques et doit se mettre en position sur la route à l’ouest de la maison Forestière. Le commandant Bertrand est un officier d’active à la retraite qui a repris du service à 62 ans et fait campagne depuis le début dans un poste actif. Blessé grièvement au mois d’août 1914 il est revenu prendre sa place à peine guéri et a été cité à l’ordre. Encore un bel exemple à citer aux embusqués de l’arrière.

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2 avril 1915

Bertrand et Flandrin au cantonnement ; premiers tirs du 2 avril — photographie 221

Source : manuscrit

2 avril. — Cette nuit j’ai cédé mon matelas au capitaine Flandrin et je suis allé m’installer dans la chambre qu’occupe Dumay dans une maison du village. La fenêtre de la chambre n’a pas de carreaux aussi je pense toute la nuit mourir de froid. Les nuits sont en effet extrêmement fraîches et le thermomètre descend presque tous les jours au-dessous de 0. En vue des prochaines attaques ma section est renforcée d’une pièce venant de la 3e batterie. À 11 heures je pars pour régler le tir de cette pièce au même observatoire O3 que l’autre jour. Le ravin des Meurissons que je traverse est de plus en plus fréquenté et perd de ce fait un peu de son charme. Comme il fait aujourd’hui un temps superbe, le ruisseau qui serpente au fond de ce ravin est peuplé non pas de délicieuses nymphes mais d’affreux poilus qui, dans des tenues sommaires font la chasse aux poux. Arrivé dans la tranchée de première ligne je vais m’embusquer dans un petit poste pour examiner à loisir les tranchées allemandes situées à une dizaine de mètres. Tout à coup un craquement violent éclate derrière moi : projeté contre le parapet de la tranchée, aspergé de cailloux et empesté de fumée, je me demande ce qui m’arrive. C’est sim

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2 avril 1915

Au Mont de Villers — photographies 222 à 224

Tome 1 · AD084_0312.jpg : 3 photographies, chacune cliquable

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[Photographie 222 — en haut] Au Mont de Villers

[Photographie 223 — en bas à gauche] Le Capitaine Meckler et l’abbé Henry au Mont de Villers

[Photographie 224 — en bas à droite] Au Mont de Villers

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2 avril 1915

Fin du réglage du 2 avril et attaque du 4 avril

plement un crapouillot qui vient de tomber dans la tranchée derrière moi sans faire heureusement aucune victime. Seul, un fantassin très légèrement blessé a eu sa capote et le fond de son pantalon déchirés par l’explosion. Le spectacle est si drôle de voir ce pauvre diable à moitié nu que nous ne pouvons réfréner un rire inextinguible, malgré que la situation ne soit pas drôle. Le coin en question n’étant pas très habitable j’appuie un peu plus à gauche mais comme l’autre jour chaque fois que je montre ma tête ou mon périscope une balle vient se loger dans le parapet. Avec des ruses d’apache, j’arrive enfin à découvrir un coin où je vois à peu près et je commence mon tir. Comme l’autre jour les Boches répondent par des bordées de 105 qui tombent derrière moi. Je commence à trouver que le coin est malsain lorsque nos artilleurs s’en mêlent. Une batterie tirant de la gauche nous envoie en effet plusieurs salves d’obus à balles. La plaisanterie est d’un goût douteux et je m’empresse de prévenir téléphoniquement le P.C. d’avoir à surveiller ces maladroits. Je peux enfin quitter ce mauvais coin et rentrer au Mont de Villers pour m’y coucher.

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3 avril 1915

Fin du réglage du 2 avril et attaque du 4 avril

Source : manuscrit

3 avril. — Le temps qui était beau hier se met à la pluie. Il en est de même chaque fois que nous prenons une offensive. Nous ne tirons d’ailleurs pas mais il n’en est pas de même pour nos voisins qui s’en donnent à cœur joie.

Tome I · AD084_0314
4 avril 1915

Fin du réglage du 2 avril et attaque du 4 avril

Source : manuscrit

4 avril. — Aujourd’hui une fois de plus attaque sur la cote 263 et la partie du village de Vauquois que nous ne tenons pas encore. À cet effet le capitaine et Dumay arrivent à la rescousse de très bonne heure et nous préparons nos tirs sur les objectifs indiqués, saillant des Meurissons, cote 263 et Vauquois. Le temps continue à être absolument horrible et nous nous demandons comment l’attaque pourra être déclenchée dans ces conditions. À 13h30 cependant nous commençons nos tirs avec 3 pièces en même temps que toute l’artillerie du secteur. Le vacarme est assez assourdissant. Vers 15h30 l’attaque se déclenche et au même moment une grêle de balles venant des premières lignes s’abat autour de nous. Toute la soirée d’ailleurs nous entendons ce sifflement peu agréable mais

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4 avril 1915

4–5 avril : abri inondé et tir sur l’ouvrage du V

heureusement personne n’est blessé. La pièce de droite tirant sur Vauquois reçoit bientôt l’ordre de cesser son tir, l’opération sur cette partie du front étant remise à une date ultérieure. À 18h cependant j’envoie encore quelques coups sur Vauquois et à 18h30 tout rentre dans le calme. D’après les renseignements qui nous sont communiqués l’attaque sur 263 a échoué une fois de plus malgré les puissants moyens mis en œuvre. Ma batterie a tiré aujourd’hui 202 coups.

Tome I · AD084_0315
5 avril 1915

Carte n° 14 — secteur de Vauquois et Boureuilles

Source : manuscrit
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Fiche de la carte · source et passages associés →

[Inscription au bas du support] Carte n° 14

[Noms et indications du document cartographique — relevé partiel] Bel Orme Osson Pᵗᵉ Boureuilles Boureuilles Vauquois la Cigalerie Fᵐᵉ la Hardonnerie la Maize Buzémont les Allieux Fᵐᵉ les Côtes de Forimont les Merliers Rochamp Fᵐᵉ Rochamp Mᵗ de Villers Fᵐᵉ du Bas Bruat Rau de Cheppy Cote 263 ; Cote 285 ; Cote 207

[Annotation près de la route de Boureuilles à Vauquois] V. de Vauquois 5 Avril

[Autres noms de tranchées, cotes, repères et annotations non relevés exhaustivement]

Tome I · AD084_0305
5 avril 1915

4–5 avril : abri inondé et tir sur l’ouvrage du V

Source : manuscrit

5 avril. — Dans la nuit je suis brusquement réveillé par des bruits de cataracte. La pluie d’hier est arrivée à traverser la toiture de mon abri et tombe maintenant comme d’une passoire. Les couvertures et le manteau qui me recouvrent sont rapidement traversés mais heureusement les vêtements résistent, ce qui m’évite d’attraper froid. Bien mieux, un petit rhume qui incubait la veille au soir disparaît comme par enchantement au cours de la nuit. Naturellement il m’est impossible de dormir sous ce déluge et encore moins d’allumer une allumette car elles sont trempées. Lorsque le jour a commencé à poindre je peux mesurer l’étendue du désastre. Il pleut dans mon abri comme dehors et le sol est recouvert d’une nappe d’eau sur laquelle naviguent mes chaussures. Armé d’une douille vide je passe ma matinée à épuiser cette eau qui revient par infiltration à mesure qu’on l’enlève. Après beaucoup d’efforts je parviens à enlever la plus grosse partie de l’eau, mais la toiture complètement imprégnée continue à s’égoutter bien qu’il ne pleuve plus. Je suis obligé de déjeuner avec mon manteau et mon képi et l’assiette dans laquelle je mange se remplit d’eau. Pour comble je dois préparer un certain nombre de tirs pour une attaque sur Vauquois qui doit avoir lieu dans l’après-midi. De fait à partir de 13h30, commence mon tir sur Vauquois que j’observe coup par coup. L’objectif sur lequel je tire est parfaitement visible. Ce sont les tranchées de la route Vauquois Boureuilles et en particulier l’ouvrage du V au coude de la route. Mes obus y tombent avec une précision mathématique. Je ne suis d’ailleurs pas seul à tirer. D’autres batteries lourdes tirent également et en particulier le mortier de 270 dont les pro-

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5 avril 1915

Assaut du 5 avril et réflexions sur les attaques infructueuses

jectiles font en éclatant des gerbes énormes montant lentement en l’air à plus de 80 mètres et s’étalant ensuite en gigantesques champignons. Ces gros obus tombent principalement sur les pentes N.O du village. Jusqu’à 16h30 cependant les tirs sont assez peu intenses mais à partir de ce moment la canonnade éclate de tous côtés. Des éclatements de toutes formes et de toutes couleurs couvrent Vauquois sans que les Allemands répondent d’une manière sensible. Après une heure de ce bombardement intense l’attaque se déclenche à 17h30 et j’aperçois une compagnie d’infanterie de marine s’élancer au pas de course à l’assaut de l’ouvrage du V avec un entrain remarquable et s’y installer. La nuit tombe d’ailleurs rapidement et je rentre au Claon laissant Dumay à la position.

Tome I · AD084_0316
6 avril 1915

Assaut du 5 avril et réflexions sur les attaques infructueuses

Source : manuscrit

6 avril. — L’attaque si brillamment menée hier au soir sur Vauquois n’a pas eu de résultats. La compagnie d’infanterie de marine qui s’est emparée de l’ouvrage du V a été contre attaquée dans la nuit et par suite du manque de munitions, contrainte de se rendre : pas un homme n’est revenu ! Je me demande si on va continuer sur Vauquois et sur la cote 263 ces attaques constamment infructueuses. Les fantassins ne veulent plus attaquer, car ils n’ont plus confiance après ces échecs répétés. Comme me le disait l’autre jour aux premières lignes un sergent du 4e, qu’on mette à notre place un régiment venant de Champagne ou d’Alsace et la cote 263 sera prise en un clin d’œil, et qu’on nous mette en Champagne ou en Alsace. Nous réussirons peut-être là où d’autres ont échoué. Cependant ces attaques n’ont pas été absolument inutiles, malgré les pertes subies : elles auront été une rude école où nous aurons appris pour la suite ce qu’il faut faire et surtout ce qu’il ne faut pas faire. Ce qu’il faut faire c’est augmenter encore les moyens destructifs. Ce qu’il ne faut pas faire c’est reprendre sans une nouvelle préparation et sans faire appel à de nouvelles troupes une attaque qui n’a pas réussi. Tous ces derniers combats ont été dirigés par le colonel Arbanère, homme énergique mais dur, ancien chef d’état-major du général Brochin et que les fantassins exècrent. Cela encore n’est pas fait pour amener le succès et les hommes baptisent

Tome I · AD084_0316
6 avril 1915

Musiques militaires, chasse et braconnage

immédiatement du nom de « cimetière Arbanère » le cimetière créé en arrière du réduit de la cote 263. Pendant ces combats les hommes et les cadres se sont formés. Sans doute notre 5e corps n’est pas encore capable de bousculer le redoutable 16e corps allemand mais il commence à ne plus se laisser entamer par lui et c’est déjà quelque chose. Dans quelques mois il faut espérer que nous ferons encore mieux. Le moral pour d’autres raisons devient meilleur, tout d’abord le beau temps arrive à grands pas et la vie des tranchées devient presque supportable. Et puis les nouvelles qui nous viennent d’ailleurs sont bonnes : sur beaucoup de points du front, en Artois, en Champagne, aux Éparges, dans les Vosges nous remportons des succès assez nets. Enfin dans un autre ordre d’idées, on cherche à améliorer les conditions de confort des troupes au repos. Un progrès intéressant est la réorganisation des musiques militaires réduites à l’état squelettique aussi bien en personnel qu’en instruments. L’une de ces musiques, celle du 46e vient d’ailleurs de se couvrir de gloire en conduisant son régiment à l’assaut de Vauquois aux sons de la Marseillaise. Plusieurs musiciens et un certain nombre d’instruments ont d’ailleurs été mis hors de combat comme le dit en termes bizarres la citation accordée au chef de musique.

Tome I · AD084_0317
7 avril 1915

Musiques militaires, chasse et braconnage

Source : manuscrit

7 avril. — Profitant des moments de répit que nous avons depuis quelques jours mes hommes se livrent aux plaisirs de la chasse ou plutôt du braconnage car la chasse est sévèrement interdite, d’autant plus interdite qu’elle appartient dans le secteur où nous sommes au général Bonfait commandant la 9e D.I. Mais ce qui nous enlève nos scrupules c’est que les Boches de l’autre côté du front ne doivent pas se gêner. Hier nous avons eu au tableau un sanglier et un chevreuil. Le ravin très profond qui se trouve derrière ma batterie est en effet farci de gibier et d’après les traces que nous y voyons il doit y avoir au moins une vingtaine de grosses bêtes. Les plus enragés braconniers sont certainement mon sous chef Allanic et les deux servants Foubert et Fougerolles. Nous braconnons aussi l’étang d’Abancourt, mais cela

Tome I · AD084_0317
7 avril 1915

Concert au Claon, présentation du drapeau et Pierre Desaulle — photographies 225 à 227

Tome 1 · AD084_0318.jpg : 3 photographies, chacune cliquable

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[Photographie 225 — en haut à gauche] Le concert au Claon Cⁿᵉ Meckler, adjᵗ Lemasson

[Photographie 226 — en haut à droite] La présentation du drapeau

[Photographie 227 — en bas] Lᵗ Desaulle

Tome I · AD084_0318
7 avril 1915

7 avril : Emerit, Guérin et son « pays » sergent — page retrouvée et reclassée

est beaucoup moins grave, car il n’y a guère qu’un seul pêcheur enragé le maréchal des logis Emerit de la 1re pièce. Ces petites maraudes nous permettent d’améliorer notre ordinaire et en particulier aujourd’hui nous mangeons du sanglier à toutes les sauces, admirablement fricoté par un de mes servants Guérin fils d’un garde chasse de la Touraine et qui connaît parfaitement, non seulement la manière de chasser le gibier, mais surtout l’art de le faire cuire. Ce servant Guérin a l’un de ses « pays » sergent au 118e, véritable phénomène qui vient souvent nous rendre visite, ce qui au début faisait mon désespoir. Ce « pays » passablement poivrot, est, dans le civil, syndicaliste notoire et peut-être même anarchiste à Tours, ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs d’être sur le front le soldat le plus discipliné et le plus rempli d’entrain à condition qu’on lui laisse aller remplir ses bidons et qu’on le laisse aussi s’habiller à sa guise. Le premier jour où je le vis, il portait un pantalon de velours, une veste de sergent de pompiers et un képi de garde républicain « cadeau de mon beau-père » affirme-t-il. Aux attaques sur Vauquois du mois de décembre il a eu le courage d’entrer seul dans le village et d’en ramener un officier allemand. Aux dernières attaques sur la cote 263 c’est lui qui a ramené dans nos lignes le corps du commandant Canard. Le pauvre garçon devait d’ailleurs trouver la mort quelques semaines plus tard à l’école du lancement des grenades. Il y a, dans les régiments, un certain nombre de « types » dans ce genre. Au 331e il y a aussi un certain apache n’ayant pas son pareil pour les coups de main et qui n’appelle jamais son capitaine autrement que « patron ». Lorsqu’on veut savoir le nom du régiment d’en face on lui envoie chercher une « patte d’épaule » : pour ces petites expéditions il n’a comme arme qu’un long couteau à cran d’arrêt. Le capitaine rentrant aujourd’hui de la Chalade où il a eu l’audace d’offrir un cuissot de sanglier au général Marchand nous raconte une anecdote qu’il tient de la bouche même du général et qui montre bien de quelle trempe sont les coloniaux que nous avons devant nous. Dans la tranchée de pre-

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7 avril 1915

Bachelier décoré le 12 avril et cuisines roulantes — photographies 228 et 229

Tome 1 · AD084_0321.jpg : 2 photographies, chacune cliquable

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[Photographie 228] Une cuisine roulante

[Photographie 229] Une cuisine roulante

mière ligne l’un d’eux reçoit tout près un crapouillot qui en éclatant lui sectionne la jambe au-dessus du brodequin. Ses camarades se précipitent à son secours, lui font un pansement sommaire et l’emmènent en dehors de la tranchée. Au moment de la quitter il interpelle un de ses camarades : « Eh, dis donc, le cabot ! Je te laisse ma patte pour l’ordinaire ! » Au poste de secours où on lui fait un pansement un peu plus soigné, le médecin tout en lui prodiguant ses soins s’inquiète des conséquences que peuvent avoir pour ce blessé la perte de son pied. « Un pied de moins, s’écrie celui-ci, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Je suis professeur de piano, alors vous comprenez pourvu qu’il me reste un pied pour les pédales… »

Tome I · AD084_0321
10 avril 1915

Bachelier décoré le 12 avril et cuisines roulantes — photographies 228 et 229

Source : manuscrit

10 avril. — Le printemps ne se décide pas à paraître. Hier encore nous avons eu une abondante chute de neige et de ce fait les bourgeons persistent à ne pas se montrer. Eux aussi ont peur de prendre l’offensive.

Tome I · AD084_0321
12 avril 1915

Bachelier décoré le 12 avril et cuisines roulantes — photographies 228 et 229

Source : manuscrit

12 avril. — Dans l’après-midi notre colonel vient remettre à Bachelier la Croix de Saint Georges qui lui a été décernée il y a quelques jours. Cette distinction si méritée nous cause une grande joie.

Tome I · AD084_0321
13 avril 1915

Bachelier décoré le 12 avril et cuisines roulantes — photographies 228 et 229

Source : manuscrit

13 avril. — Depuis quelques jours nous voyons dans le secteur les nouvelles cuisines roulantes dont on a récemment doté l’infanterie. C’est un gros progrès que les fantassins ont accepté d’enthousiasme et qui nous a bien fait défaut au début de la campagne. Si nous en avions été pourvus, il est bien probable que la dysenterie aurait fait infiniment moins de ravages. Aujourd’hui nous sommes privés de lettres, le train qui nous les amenait ayant déraillé. Quelle drôle d’idée de faire dérailler les trains en ce moment ! Comme s’il n’y a-

Tome I · AD084_0321
13 avril 1915

Cuisines roulantes — photographies 230 et 231

Tome 1 · AD084_0322.jpg : 2 photographies, chacune cliquable

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[Photographie 230 — en haut] Une cuisine roulante

[Photographie 231 — en bas] Cuisines roulantes au Gᵈ Triage

Tome I · AD084_0322
13 avril 1915

Tir de Bachelier du 17 avril et départ du réglage du 18 avril

vait pas en ce moment assez de moyens de tuer le pauvre monde !

Tome I · AD084_0324
13 avril 1915

Courtes Chausses, cote 263 et général Marchand — photographies 232 à 235

Tome 1 · AD084_0323.jpg : 4 photographies, chacune cliquable

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[Photographie 232 — en haut à gauche] Le ravin de Courtes Chausses au fond le plateau de Bolante

[Photographie 233 — en bas à gauche] La cote 263

[Photographie 234 — en haut à droite] Le général Marchand (en bonnet noir) assistant au tir d’une de nos pièces

[Photographie 235 — en bas à droite] La cote 263

Tome I · AD084_0323
17 avril 1915

Tir de Bachelier du 17 avril et départ du réglage du 18 avril

Source : manuscrit

17 avril. — Nous jouons aujourd’hui aux Boches un tour pendable. Depuis plusieurs jours l’infanterie du secteur avait signalé que les Boches possédaient de nombreux abris dans le Faux Ravin de Courtes-Chausses, abris peu solides sans doute mais qui étant en angle mort pour l’artillerie sont impossibles à démolir. Pour y arriver il faudrait prendre le ravin d’enfilade en plaçant une pièce plus au nord sur la route de la Chalade au Four de Paris. La reconnaissance ayant été soigneusement faite, une pièce avec 90 obus allongés est amenée pendant la nuit à 500 mètres au nord de la Chalade au bord de la route. Bachelier pendant ce temps se rend à l’observatoire de l’Y et au petit jour levant commence son tir sur les abris en question. Les premiers coups tombent avec une précision remarquable et font les plus grands ravages. Des abris entiers sont défoncés et volent en morceaux. Des clameurs s’élèvent montrant que notre tir est terriblement efficace. Les obus, impitoyablement se succèdent et viennent semer la mort chez les Boches qui se sauvent de tous côtés épouvantés. Le tir terminé Bachelier rentre au Claon et lui pourtant si rude et si plein de haine pour le Boche est presque effrayé de ce qu’il vient de faire. Il est impossible de savoir les pertes des Boches mais il est à prévoir qu’elles ont dû être terribles. Le général Marchand est fou de joie ! De mon côté, dans l’après-midi je reçois l’ordre d’aller régler un tir à l’ouest du saillant de 263. Je pars donc immédiatement avec Emerit mais le réglage est impossible car il n’y a pas de ligne téléphonique. Il faudra donc revenir.

Tome I · AD084_0324
18 avril 1915

Tir de Bachelier du 17 avril et départ du réglage du 18 avril

Source : manuscrit

18 avril. — Le matin à 8 heures je repars avec Bachelier par le même chemin que la veille. À peine sommes nous arrivés que les Boches se mettent à crapouiller d’une manière énergique. Les tranchées, particulièrement à notre droite écopent pas mal et le bruit se répand que les Boches vont attaquer. Je prends immédiatement mes dispositions de combat c’est à dire que je reprends mon revolver que j’avais déposé sur le bord du parapet pour être moins gêné pendant mon réglage. Surtout je me hâte aidé par Bachelier d’installer une ligne téléphonique car le meilleur

Tome I · AD084_0324
18 avril 1915

Réglage par avion du 18 avril et accident des sapeurs le 19 avril

moyen de calmer les Boches est encore de leur envoyer quelques marmites. Heureusement la ligne fonctionne bien, ce qui n’arrive pas tous les jours et nous menons rondement notre réglage. Les Boches sont calmés aussitôt et les fantassins sont ravis. Nous revenons donc Bachelier et moi par le réduit dont les tranchées sont complètement bouleversées. De retour à la batterie vers 13 heures, nous recevons à 13h40 l’ordre d’effectuer un tir avec réglage par avion sur une batterie voisine de Varennes. Tout l’après-midi nous restons aux aguets, attendant le fameux avion qui ne vient pas. À 16 heures enfin on m’annonce que l’avion de réglage partira à 17 heures. À 17h10 en effet un avion nous survole et le poste de T.S.F. ayant reçu l’indication que l’avion est prêt à observer nous tirons plusieurs salves. L’avion n’envoie aucune indication et s’en va. Vers 18 heures le colonel Peyronnel m’appelle à l’appareil et m’attrape parce que j’ai tiré, cet avion n’étant pas le nôtre. Celui qui doit nous régler vient de partir à l’instant même. À 18h15 en effet un second avion nous survole mais n’envoie aucun signal. Ce n’est donc pas encore aujourd’hui que nous réglerons un tir par avion !

Tome I · AD084_0325
19 avril 1915

Réglage par avion du 18 avril et accident des sapeurs le 19 avril

Source : manuscrit

19 avril. — Dans la matinée il arrive à nos amis du génie un assez grave accident. Depuis quelques jours ils travaillent à la confection d’une petite mine de 100 kgr de cheddite destinée à gêner un peu le travail de ces messieurs d’en face. La mine étant prête ce matin ils y mirent le feu après avoir eu la précaution de faire évacuer les sapes voisines. L’explosion ayant eu lieu, les sapeurs retournent travailler aux mines qu’ils viennent d’évacuer, mais dans l’une d’elles où les gaz de la combustion ont pénétré deux sapeurs tombent asphyxiés. Les camarades qui se portent à leur secours subissent le même sort. Le lieutenant Lasabathie aidé de quelques hommes parvient heureusement à retirer tous ses poilus. L’un d’eux malheureusement est déjà mort, deux autres sont fort mal en point, et un en particulier est tout à fait bas. On le ramène justement à la mairie du Claon où est installée l’ambulance, juste au moment où j’y arrive. Le pauvre garçon est vraiment bien mal ! Secoué de convulsions nerveuses sa bouche est contractée et pour lui permettre de

Tome I · AD084_0325
19 avril 1915

Fin de l’accident des sapeurs ; exécution et prisonniers au Claon

respirer nous lui emmanchons un coin en bois entre les dents, coin que nous avons soin de retenir par une ficelle pour qu’il ne puisse l’avaler. Le major lui parle et tâche de se faire reconnaître mais en vain ! Les yeux retournés il ne reconnaît personne, ne peut parler et ne respire que par hoquets. Ayant étendu notre malade sur un lit de paille nous restons là, le major, Chavane, Bousquet et quelques autres sans savoir quoi faire pour soulager ce malheureux. Au bout d’une heure ou deux cependant il semble se remuer et des sons inarticulés sortent de sa gorge. Il veut sans doute parler. Le major se penche alors vers lui et lui retirant son coin : « Eh bien mon vieux, comment ça va ? Qu’est-ce que tu dis ? » Alors comme dans un rêve nous entendons une voix d’outre tombe entrecoupée de râles qui murmure : « … En… ai… plein… l’c… ! » Nous partons tous d’un éclat de rire : le pauvre malade est sauvé !

Tome I · AD084_0328
20 avril 1915

Fin de l’accident des sapeurs ; exécution et prisonniers au Claon

Source : manuscrit

20 avril. — Le matin je remonte à la position de batterie prendre mon service pour 4 jours. Dans la soirée les Boches esquissent une attaque sur Vauquois. Rapidement mon tir est déclenché et tout rentre dans le calme.

Tome I · AD084_0328
22 avril 1915

Fin de l’accident des sapeurs ; exécution et prisonniers au Claon

Source : manuscrit

22 avril. — Le matin réglage par avion d’un tir sur une batterie de la cote 265. Réglage qui ne donne pas de résultats bien merveilleux.

Tome I · AD084_0328
25 avril 1915

Prisonniers — photographies 236 à 238

Tome 1 · AD084_0326.jpg : 3 photographies, chacune cliquable

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[Titre de planche, commun aux trois photographies] Prisonniers boches

[Photographie 236 — à gauche : aucune légende individuelle visible.] [Photographie 237 — au centre, en bas : aucune légende individuelle visible.] [Photographie 238 — à droite : aucune légende individuelle visible.]

Tome I · AD084_0326
25 avril 1915

Fin de l’accident des sapeurs ; exécution et prisonniers au Claon

Source : manuscrit

25 avril. — Ce matin au Claon, triste cérémonie : on fusille 3 fantassins au milieu d’un déploiement considérable de troupes. L’exécution se passe comme toutes les autres fois au pied de la route de Florent. Ma batterie devait fournir une section à cette exécution mais le capitaine s’est arrangé pour n’avoir aucun homme disponible en envoyant de tous côtés le plus de corvées possible. De la maison nous assistons de loin à cette exécution. Les 3 feux de peloton déchirent l’air en même temps, les 3 coups de grâce claquent isolés puis tout à coup éclate une vibrante marche militaire : les troupes défilent devant les corps des suppliciés. Le châtiment infligé à ces hommes pour désertion, abandon de poste ou rébellion est certainement mérité et cependant ces cérémonies sont bien tristes. Dans l’après-midi un convoi de 14 boches dont un officier passe au Claon venant du secteur de Marie-

Tome I · AD084_0328
25 avril 1915

Recherche de la tombe de Fernand Gautier ; permission et promenade

Thérèse et se dirigeant vers Florent. Au milieu de la côte les gendarmes font asseoir leurs prisonniers le long de la route. L’officier se laisse littéralement tomber, la tête dans les mains comme s’il voulait pleurer. C’est un grand diable d’ailleurs très mal habillé et traînant la jambe d’une manière lamentable. Les poilus boches au contraire font montre de la plus grande indifférence et acceptent avec joie les cigarettes que nos soldats leur donnent.

Tome I · AD084_0329
26 avril 1915

Recherche de la tombe de Fernand Gautier ; permission et promenade

Source : manuscrit

26 avril. — Il y a quelques jours j’ai appris par une lettre de mon parrain que son beau-frère Fernand Gautier, caporal au 113 a été tué à la cote 263. Par une enquête faite auprès de son capitaine j’apprends les circonstances de sa mort mais peu de renseignements sur le lieu de sa sépulture qui est probablement le cimetière de la cote 263 ou « cimetière Arbanère ». Aujourd’hui donc en montant à la position de batterie je passe par le cimetière de la cote 263 situé à 300 mètres à peine des premières lignes et dans lequel je trouve une tombe qui est, je l’espère celle que je cherche. Le médecin du poste de secours voisin, qui possède le plan du cimetière n’est pas d’ailleurs affirmatif. Le soir à 17h45 les Allemands attaquent Vauquois après un bombardement formidable. Nos batteries tirent avec activité et l’attaque échoue.

Tome I · AD084_0329
30 avril 1915

Recherche de la tombe de Fernand Gautier ; permission et promenade

Source : manuscrit

30 avril. — Hier événement considérable : le capitaine est parti en permission. Depuis quelques jours en effet on accorde des permissions pour des cas d’ailleurs exceptionnels mais nous espérons bien que prochainement on sera plus large pour les accorder. Pour la première fois aujourd’hui depuis que je suis à la guerre je m’éloigne du front. Étant en repos je vais faire un tour à cheval jusqu’à la Grange aux Bois en traversant la forêt qui est superbe. Dans le village de la Grange aux Bois est cantonné un régiment de chasseurs d’Afrique qui a une superbe tenue. Il prend d’ailleurs les tranchées comme les fantassins du côté du Four de Paris.

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