Je trouve aussi là le sous lieutenant de l’artillerie de campagne qui me mène en première ligne vers 16L par le boyau de Condainville puis nous revenons vers 16K. Il n’est pas douteux que l’entonnoir de mine est fort gênant. Il domine le secteur et en particulier le boyau dit du Cottage ouest. Un sergent de chasseurs à pied y a été tué ce matin. Ce sont en effet des chasseurs à pied du 66^(ème) bataillon qui occupent ce secteur et c’est peut-être pour cela que les boches se tiennent tranquilles. J’examine avec attention l’entonnoir qui mesure une quarantaine de mètres et qui a emporté une partie de notre première ligne puis je vais me documenter auprès du commandant de compagnie qui me renvoie au commandant de bataillon au Centre 1. Je ne trouve à cet endroit que le capitaine commandant provisoirement le bataillon et qui est d’avis, lui, qu’il faut agir. Il est maintenant près de 9 heures et je pense que le colonel Ardouin ne doit pas tarder à arriver au Nouveau Cottage. Je re dégringole donc par le boyau dans le fond des Courtes Chausses et dans le boyau qui escalade la pente opposée je rencontre le commandant Leclerc du 66^(ème) bataillon. Un homme tout rond et jovial comme un vrai chasseur à pied. En quelques mots je le mets au courant de la situation puis je me hâte ver le Nouveau Cottage où je rencontre enfin le colonel Ardouin : six pieds de haut, sec comme un échalas et le monocle vissé à l’œil, surnommé par ses poilus Acha Acha ! à cause de l’habitude qu’il a de dire à tous propos : « ah çà, ah çà ! » avec un peu d’accent auvergnat. Pour la Nième fois je recommence mon petit boniment : le colonel Chassot qui n’a plus maintenant que voix consultative est d’avis de ne rien faire mais le colonel Ardouin qui a maintenant voix délibérante est d’avis qu’il faut agir. Nous allons donc agir mais il faut pour cela le consentement de la division. Nous lui téléphonons mais comme le grand maitre des munitions le capitaine Langlois est absent on me prie d’attendre un moment. Sur ces entrefaites le général Hallouin commandant le corps d’armée arrive et accapare le colonel Ardouin. Las d’attendre j’interromps la conversation de ces messieurs en annonçant au colonel Ardouin que je n’ai pu encore obtenir l’allocation de munitions nécessaire. Pour la N + unième fois je suis obligé de recommencer au général Hallouin ma petite histoire : -« Combien d’obus vous faut-il pour faire ce tir ? » me demande le général. « Quatre vingt au maximum. – Et bien prenez les et faites vite ! » Je me dispose à exécuter cet ordre lorsqu’on me rappelle au téléphone : le général Caré commandant la division n’est pas d’avis de faire le tir. Il est bien obligé cependant de s’incliner devant l’ordre du commandant du corps d’armée dont je lui fais part. Me voici donc en possession d’un ordre ferme et je vais pouvoir agir mais je suis déjà horriblement fatigué par toutes ces allées et venues dans les boyaux. De plus je commence à avoir très faim car depuis ce matin 5h30 je n’ai pas pris grand-chose. Au poste O.1 où j’arrive il y a heureusement table ouverte et quelle table ! Imaginez une sape mesurant environ 2,50 mètres au carré et 1,80 de hauteur dans laquelle on descend par un escalier à se rompre le cou. Dans cette sape à 6 mètres sous terre 10 officiers et un poêle ! La chaleur est étouffante, le menu est sommaire mais quelle gaieté ! Il y a là le commandant Leclerc et son capitaine adjoint, le médecin major du bataillon, le lieutenant de L’Éprevier du 45^(ème) et plusieurs autres officiers. Chacun se pousse un peu pour me faire une petite place que je m’empresse d’accepter, mais quelle chaleur horrible ! La gaieté aidant je me sens bientôt comme une chaudière et j’ai hâte d’aller respirer un peu au dehors, malheureusement le moment n’est pas favorable car vers midi les boches se mettent à envoyer dans notre coin un nombre considérable de minen. Vers 13h15, la situation s’étant un peu calmée, je pars pour exécuter mon tir qui, d’après les ordres reçus, doit commencer vers 14 heures. Je remonte donc en première ligne voir le commandant de la compagnie devant laquelle le tir doit avoir lieu pour lui demander de faire évacuer la première ligne dans laquelle mes obus vont surement tomber. Je vais établir mon poste d’observation au nord de 16L c'est-à-dire assez latéralement. Au cas peu probable où les allemands profiteraient de l’évacuation de notre première ligne pour tenter quelque mauvais coup, une mitrailleuse est mise en position derrière moi et arrose le paysage. Les balles passent en sifflant au dessus de ma tête et je ne pense pas que les boches essaient de montrer le bout de leur nez. Le tir commence dans de bonnes conditions et est assez rapidement exécuté. En trente minutes 41 obus allongés tombent dans les environs de l’entonnoir mais malheureusement quelques uns tombent aussi dans nos lignes. Les allemands ne tardent pas à riposter et, comme à la fin de mon tir, les obus boches tombent principalement dans le boyau central nous nous décidons à rentrer par celui de Condainville et O.2 où je vois le commandant du centre 2. Je retourne ensuite au Centre 1 rendre compte au commandant Leclerc de ma mission. Les boches étant devenus un peu plus sages nous nous décidons L’Éprevier et moi à remonter en ligne pour examiner l’entonnoir. Quelques minen dits « casques boches » tombent encore et éclatent avec fracas. Accompagnés du commandant de compagnie nous montons en première ligne examiner ce fameux entonnoir qui ne parait pas bouleversé, mon tir ayant été un peu trop à droite, mais étant donné le bouleversement de nos tranchées je crois inutile de continuer l’expérience et me dispose à rentrer. Les minen continuent de tomber autour de nous. L’Éprevier et moi, le nez en l’air, guettons ces oiseaux de malheur. Tout à coup j’en aperçois un monter en l’air lentement et après avoir hésité retomber dans notre direction. Je sais L’Éprevier par le bras : « Mon vieux, celui là est pour nous. Nous sommes foutus ! » Aplatis contre le parados de la tranchée nous écoutons sans respirer le ronflement qui se rapproche puis un claquement : le minen est tombé sur le parapet derrière nous. Une ou deux secondes s’écoulent qui nous paraissent interminables puis le mini éclate avec un craquement affreux et une acre odeur nous prend à la gorge. Décidément il n’a pas du tomber loin. Comme nous sommes tout près de la sape du commandant de compagnie nous nous y précipitons en prévision d’une autre arrivée de minen. A peine avons-nous descendu les premières marches de la sape que la poussière nous suffoque. Dans l’obscurité profonde qui règne, des cris mêlés de jurons de rires, de bruits de tables renversées arrivent jusqu’à nous. Nous continuons notre descente avec une sage lenteur, enfin un briquet jaillit, puis une chandelle s’allume et nous nous trouvons dans le plus pittoresque bouleversement qu’on peut imaginer et dont nous avons bientôt l’explication. Le minen de tout à l’heure est tombé sur la sape où nous sommes en ce moment éteignant les lumières, bouleversant le mobilier, renversant les occupants les quatre fers en l’air et renversant sur le tout des brouettées de terre. Après avoir bien toussé et craché le commandant de compagnie peut enfin remettre un peu d’ordre dans son matériel et m’offrir un verre de vin que j’accepte avec plaisir. Mais il commence à faire nuit et je n’ai que le temps de redescendre à O.1 rendre compte au commandant de ma mission. Les boches ne tirent d’ailleurs plus mais leur tir de tout à l’heure a fait quelques dégâts. Un minen de 150 a enterré un artilleur avec sa pièce de 58. Mes comptes rendus ne sont d’ailleurs pas terminés : il me faut encore passer au Nouveau Cottage puis au Claon chez le général Hirtzmann qui me reçoit mieux que la veille. A 19 heures je suis enfin à la maison, mais je ne me sens pas le courage d’aller rendre compte au commandant Charles : le téléphone m’épargne ce nouveau déplacement