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MÉMOIRES · 1916

Juin 1916

41 passages narratifs ou documents associés, dans l’ordre du manuscrit.

2 juin 1916

2 juin 1916 — départ avec Viguié vers la batterie Clapisson, début p.550

Source : manuscrit

2 juin. — Dans l’après midi je vais avec mon nouveau lieutenant, un tout jeune camarade de l’École polytechnique nommé Viguié, faire un tour à la batterie Clapisson en passant par la Chalade et le chemin à travers bois qui est très pittoresque. En haut de la côte vers les positions des batteries de montagne nous pas-

Tome II · AD084_0162(1)Page manuscrite 550
2 juin 1916

Photographie 439 — Un trou de marmite de 10 m de diamètre

Source : manuscrit
Tome 2 · AD084_0162(1).jpg : 1 photographie, chacune cliquable

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[Photographie 439] Un trou de marmite de 10 m de diamètre

Tome II · AD084_0162(1)
2 juin 1916

Photographies 440–444 — quelques effets de projectiles

Source : manuscrit
Tome 2 · AD084_0163(1).jpg : 5 photographies, chacune cliquable

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[Planche de cinq photographies, numérotées 440 à 444.]

[Photographie 440] Effet d’un 77 sur un arbre

[Photographie 441] Un trou de 305 à la Chalade

[Photographie 442] Un obus de 210

[Photographie 443] Effet d’un 77 sur un arbre

[Photographie 444] Un 210 à 2 m sous terre

[Légende commune aux photographies 440, 441, 442, 443, 444] Quelques effets de projectiles

Tome II · AD084_0163(1)
2 juin 1916

Photographies 445–446 — cheval et obus de 77 projetés dans des arbres

Source : manuscrit
Tome 2 · AD084_0164(1).jpg : 2 photographies, chacune cliquable

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[Planche de deux photographies, numérotées 445 et 446.]

[Photographie 445] Un cheval projeté dans un arbre

[Photographie 446] Un 77 piqué dans un arbre

Tome II · AD084_0164(1)
2 juin 1916

2 juin 1916 — trous de 380, blessure de Burkel et visite de la batterie Clapisson, continuation p.553

Source : manuscrit

sons près de plusieurs énormes trous d’obus de 380 dont l’un mesure environ 11 mètres de diamètre, soit donc beaucoup plus que ceux de la Chalade et de la cote 263 qui pourtant étaient déjà respectables. Près du trou se trouve encore une pointe d’ogive qui pèse certainement près de 100 kilogrammes et que nous n’arrivons même pas à remuer. Comme nous atteignons les baraquements de la Fontaine Ferdinand les boches tirent sur la 8e du 45e en batterie non loin de là, sans d’ailleurs lui causer de dégâts. Bientôt arrivés à cette batterie nous rencontrons le capitaine Prévôt qui m’apprend une bien triste nouvelle. Le lieutenant Burkel du 45e, observant un tir à l’Y pendant un tir intense de l’artillerie boche a eu le bras sectionné par un minen qui a tué ou blessé plusieurs fantassins. Malgré la gravité de sa blessure, ce brave Burkel a exigé qu’on s’occupe d’ailleurs des fantassins blessés. Au poste de secours pendant qu’on achevait de séparer son bras, il a montré le plus grand courage. La Légion d’honneur lui a été remise hier au soir. Ce pauvre garçon devait finir ainsi, car il était d’un courage touchant vraiment à la folie. La batterie Clapisson que je visite quelques instants après est assez bien installée et je ne peux que féliciter le commandant de batterie qui est d’ailleurs mon ancien de toutes manières. En revenant à la position je visite la ligne de soutien établie sur la rive gauche de la Bienne et défendue par un grand nombre de mitrailleuses servies par des territoriaux. Dans la soirée une violente canonnade éclate dans le secteur de la Fille Morte mais nous n’intervenons pas. Le lendemain j’apprends que les Allemands ont esquissé une attaque sur le saillant de Bolante. Une première attaque a pris pied dans les entonnoirs de mines et a été chassée. Une seconde n’a pu déboucher.

Tome II · AD084_0165(1)Page manuscrite 553
3 juin 1916

3 juin 1916 — l’abbé Henry auprès des premières lignes, début p.553

Source : manuscrit

3 juin. — Cette nuit nous avons comme hôte cet excellent abbé Henry, reparti ce matin de bonne heure pour porter les consolations de son ministère aux poilus des premières lignes. Il leur apporte des consolations morales et aussi des consolations matérielles sous forme de tabac, de chocolat et

Tome II · AD084_0165(1)Page manuscrite 553
3 juin 1916

3 juin 1916 — ministère de l’abbé Henry et mariage en première ligne, continuation p.554

Source : manuscrit

même d’argent qu’il récolte auprès de tous les officiers ses amis. Quant aux consolations d’ordre spirituel il en apporte toujours avec lui à foison. D’abord sa gaieté, son entrain, sa bonne humeur qui charment et réconfortent et puis aussi les Sacrements qu’il prodigue de tous côtés. Il va confesser et communier les poilus jusqu’aux petits postes à 10 mètres des Boches. Il en baptise aussi dans des conditions aussi extraordinaires. Il a malheureusement à distribuer souvent le Sacrement d’extrême onction, mais le plus extraordinaire est qu’il lui arrive de donner en 1re ligne le Sacrement de mariage ! Je savais qu’on pouvait en ce moment se marier civilement par procuration mais je ne pensais pas que la chose était possible au point de vue religieux. Il suffit pour cela que le poilu possède une déclaration de la future dans laquelle celle ci déclare vouloir contracter mariage religieux avec le sieur Un Tel, actuellement soldat au …ème d’infanterie. Muni de cette déclaration établie par le curé de la future, voici généralement ce qui se passe. L’abbé Henry attrape son poilu sous le bras et le fait descendre au fond de quelque sape à 5 ou 6 mètres sous terre afin de n’être pas troublé par ces messieurs d’en face. Là en présence de deux témoins qui sont par exemple un copain et le chef de section, lecture est faite de la déclaration de la future. Le poilu fait verbalement une déclaration analogue puis l’aumônier lit les prières consacrées et déclare le poilu et sa payse indissolublement unis par les liens du mariage. Ceci fait on boit un quart de pinard à la santé des nouveaux époux et chacun rentre chez soi, c’est à dire à son créneau ou dans sa sape. Le défilé à la Sacristie est supprimé et le lunch réduit à sa plus simple expression. Quant à la nuit de noce elle se passe généralement au petit poste à 10 mètres des Boches ce qui n’est pas très drôle. La lune de miel se passe en seconde ligne ce qui n’est pas plus drôle.

Tome II · AD084_0166(1)Page manuscrite 554
5 juin 1916

5 juin 1916 — travaux de fortification, début p.554

Source : manuscrit

5 juin. — Depuis plusieurs jours le temps est franchement mauvais ce qui retarde passablement mes travaux de fortification qui prennent cependant tournure. Mon grand boyau et les abris

Tome II · AD084_0166(1)Page manuscrite 554
5 juin 1916

Photographies 447–451 — travaux d’aménagement de la position

Source : manuscrit
Tome 2 · AD084_0167(1).jpg : 5 photographies, chacune cliquable

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[Planche de cinq photographies, numérotées 447 à 451.]

[Photographie 447] Terrassement d’une casemate Mulquin, Mourlon et Heurteau

[Photographie 448] La pièce en position

[Photographie 449] Ancienne casemate de pierre

[Photographie 450] Casemate terminée vue par l’arrière

[Photographie 451] Montage de la charpente

[Légende commune aux photographies 447, 448, 449, 450, 451] Les travaux d’aménagement de la position

Tome II · AD084_0167(1)
5 juin 1916

5 juin 1916 — casematage des quatre pièces, continuation p.557

Source : manuscrit

à munitions sont terminés. Ce grand boyau reçoit maintenant mes lignes téléphoniques et mon rêve est de le prolonger jusqu’au poste de commandement. Le travail que nous entreprenons maintenant est le casematage de mes 4 pièces. Malgré le mauvais état du terrain j’arrive, grâce à mon système perfectionné de drainage à enterrer mes pièces de plus de 1 m 60 dans le sol. Chacune des pièces sera ainsi dans une fosse casematée présentant à gauche un abri pour les servants et à droite un abri à munitions pour 200 coups. Toutes ces casemates communiquent naturellement entre elles et avec mon grand boyau des munitions. Une casemate est déjà terminée et nous commençons la seconde.

Tome II · AD084_0169(1)Page manuscrite 557
6 juin 1916

6 juin 1916 — reconnaissance d’une position de repli à la Croix Gentin

Source : manuscrit

6 juin. — En prévision d’une attaque allemande qui nous obligerait à nous replier je dois aller reconnaître une position de repli près de la Croix Gentin. Je me demande d’ailleurs comment je ferai pour me replier là haut mais qu’importe ! Je ne trouve pas la position de batterie indiquée les coordonnées qui m’ont été communiquées étant sans doute fausses. J’apprends en route que le 10e C.A. qui était à notre gauche est relevé et remplacé par le 18e. J’apprends également que les Russes ont déclenché une offensive importante.

Tome II · AD084_0169(1)Page manuscrite 557
7 juin 1916

7 juin 1916 — positions de la Croix Gentin et de la Croix de Pierre

Source : manuscrit

7 juin. — Malgré un temps affreux je retourne avec Lacheret à la recherche de la position de la Croix Gentin que je finis par trouver. Dans l’après midi, toujours par le mauvais temps, je vais reconnaître une position vers le carrefour de la Croix de Pierre.

Tome II · AD084_0169(1)Page manuscrite 557
8 juin 1916

8 juin 1916 — offensive russe et mort de Kitchener

Source : manuscrit

8 juin. — Les Russes continuant leur offensive annoncent 25.000 prisonniers. Lord Kitchener le ministre de la guerre anglais se rendant en Russie trouve la mort sur le croiseur qui le transportait, coulé par une mine.

Tome II · AD084_0169(1)Page manuscrite 557
9 juin 1916

9 juin 1916 — obus de 105 et nouvelles de l’offensive russe

Source : manuscrit

9 juin. — Les Boches nous envoient aujourd’hui dans la position quelques obus de 105. L’un d’eux coupe un arbre à 10 mètres de notre cagna. Tout cela ne nous émeut guère, l’essentiel est que l’offensive russe continue : on annonce aujourd’hui 40.000 prisonniers.

Tome II · AD084_0169(1)Page manuscrite 557
10 juin 1916

10 juin 1916 — prise de Loutsk, début p.557

Source : manuscrit

10 juin. — Les Russes s’emparent de Loutsk et font

Tome II · AD084_0169(1)Page manuscrite 557
10 juin 1916

10 juin 1916 — visites, changement de commandement et réglage sur Bolante, continuation p.558

Source : manuscrit

11.000 prisonniers nouveaux. Le matin le commandant Charles vient me rendre visite accompagné du lieutenant du Cray. J’apprends par lui que le commandant de Goncourt nous quitte pour prendre le commandement de l’A.D. 38 dans le secteur de la forêt de Hesse. Il devait d’ailleurs être tué le lendemain de son arrivée dans ce nouveau secteur. Il est remplacé à la tête de son groupe par le Capitaine Menu. Dans l’après midi profitant du beau temps je m’en vais jusqu’au poste de commandement des Sapins puis de là au nid d’Aigle et j’en profite pour effectuer un réglage fusant sur le couronnement de Bolante. Pendant mon réglage les Boches tirent avec frénésie sur les ouvrages 16 et le Ravin Sec. Les éclats de leurs obus arrivent jusqu’à moi.

Tome II · AD084_0170(1)Page manuscrite 558
11 juin 1916

11 juin 1916 — messe au groupe de 80 et déjeuner aux Vignettes

Source : manuscrit

11 juin. — Depuis quelques jours nous avons derrière nous un groupe de 80 de campagne qui nous a été envoyé après avoir passé 99 jours à Verdun où il a naturellement beaucoup souffert. Ce matin on célèbre à ce groupe une messe à laquelle je m’empresse d’assister puis je m’en vais déjeuner aux Vignettes chez le commandant Charles.

Tome II · AD084_0170(1)Page manuscrite 558
13 juin 1916

13 juin 1916 — pluie, pistes en rondins et nouvelles russes

Source : manuscrit

13 juin. — Le temps continue à être absolument horrible et la pluie ne cesse pas. Heureusement que ma position de batterie est maintenant sillonnée de petites pistes en rondins sans quoi il nous serait impossible de circuler. Les Russes continuent leurs progrès et annoncent qu’ils en sont à 107.000 prisonniers.

Tome II · AD084_0170(1)Page manuscrite 558
14 juin 1916

14 juin 1916 — préparation du réglage sur l’ouvrage Holbein, p.558

Source : manuscrit

14 juin. — Aujourd’hui ma batterie et la batterie R doivent effectuer un réglage sur l’ouvrage Holbein. Froidevaux vient déjeuner avec moi pour que nous nous entendions sur le tir à exécuter. L’abbé Gailhouste partage également notre déjeuner et nous venons à parler de ce pauvre Leroy tué il y a quelques semaines : « S’il avait vécu quelques heures, me dit Froidevaux, il aurait pu recevoir la Croix, mais il est mort presque sur le coup. On ne décore pas les morts et à mon avis, on a tort. » Dumay et Froidevaux partent à 13 heures avec Lacheret et Lemasson. À 15 heures comme ils n’ont pas encore commencé leur réglage et que d’autre part je dois vérifier ma hausse sur le couronnement de Bolante je me décide à grimper au Nid d’Aigle avec

Tome II · AD084_0170(1)Page manuscrite 558
14 juin 1916

Photographies 452–456 — travaux d’aménagement de la position

Source : manuscrit
Tome 2 · AD084_0171(1).jpg : 5 photographies, chacune cliquable

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[Planche de cinq photographies, numérotées 452 à 456.]

[Photographie 452] Casemate vue par l’arrière Viguié et Demassure

[Photographie 453] Boyau d’intercommunication

[Photographie 454] Casemate vue par l’arrière Cne Desaulle, Lt Viguié

[Photographie 455] Casemate vue par l’avant

[Photographie 456] Lt Viguié

[Légende commune aux photographies 452, 453, 454, 455, 456] Les travaux d’aménagement de la position

Tome II · AD084_0171(1)
14 juin 1916

14 juin 1916 — réglage, blessure de Froidevaux et retour à la Chalade, p.561

Source : manuscrit

l’abbé Gailhouste, laissant le commandement de la batterie à Lemasson. Surpris par une violente averse au moment où nous traversons la Chalade, nous allons chercher un refuge auprès de l’abbé Marquié au château de la Chalade. Le temps s’étant rapidement éclairci nous continuons notre chemin. Juste comme nous arrivons au Nid d’Aigle j’entends ma batterie qui tire sur l’ordre de Dumay. Au 8e coup, le feu est interrompu. Pensant que la batterie a fini de tirer je grimpe dans mon observatoire et commence mon réglage qui donne lieu d’ailleurs aux constatations les plus anormales. Un premier obus tiré avec une portée de 3450 mètres tombe court d’environ 30 mètres par rapport à l’objectif alors qu’un autre obus tiré sur 3370 mètres c’est à dire 80 mètres de moins tombe long de 50 mètres par rapport à ce même objectif. Mon réglage terminé je m’apprête à redescendre lorsque j’apprends tout à coup par le téléphone que Froidevaux vient d’être très grièvement blessé. Accompagné de l’abbé Gailhouste je file au Nouveau Cottage où je pense qu’on va amener le blessé. J’apprends là que ce pauvre Froidevaux a été blessé par un de nos obus tombé dans la tranchée de première ligne. Comme il est probable que les brancardiers le ramèneront directement à la Chalade en passant par le poste Houlez je me hâte de rentrer à la Chalade par une boue horrible. Comme nous passons au Confluent les Boches nous saluent par plusieurs volées de 77 qui éclatent assez près. Enfin à 18 heures nous sommes à la Chalade. À 19 heures je vois arriver ce brave Lacheret qui m’annonce la gravité des blessures de Froidevaux et me raconte les circonstances de l’accident. Le tir de réglage commencé par prudence assez long marchait normalement. Le dernier coup tiré était encore nettement long et Dumay commanda à ce moment une diminution de portée de 40 mètres. Le coup tiré avec ces éléments tomba à quel-

Tome II · AD084_0173(1)Page manuscrite 561
14 juin 1916

Photographie 457 — Le Faux Ravin de Courtes-Chausses et le couronnement de Bolante

Source : manuscrit
Tome 2 · AD084_0173(1).jpg : 1 photographie, chacune cliquable

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[Photographie 457] Le Faux Ravin de Courtes-Chausses et le couronnement de Bolante

Tome II · AD084_0173(1)Page manuscrite 561
14 juin 1916

14 juin 1916 — évacuation de Froidevaux et demande de décoration, p.562

Source : manuscrit

ques mètres en arrière de la 1re ligne française sur le poste d’observation dans lequel se trouvait le sous lieutenant Froidevaux, ensevelissant celui ci et faisant exploser une caisse de grenades. Ce que Lacheret ne me dit pas, c’est qu’il se précipita au secours du lieutenant malgré le grand danger causé par l’éclatement des grenades. Sur le conseil de Lacheret je file à la Chalade téléphoner à la D.I. pour demander la Croix pour Froidevaux. Au bout d’une ½ heure Gros ayant consulté le général me répond qu’il faut pour cela une attestation comme quoi le lieutenant Froidevaux est en danger de mort. Je téléphone alors au médecin qui a fait le pansement mais celui ci, un médecin auxiliaire, me répond qu’il n’a pas qualité pour faire cela. Il me promet cependant de faire envoyer par son médecin chef un message à la division. À 21 heures enfin ce pauvre Froidevaux arrive à la Chalade porté sur un brancard par 4 fantassins absolument épuisés. Le pauvre garçon est vraiment bien mal, mais sa figure est calme et il garde toute sa connaissance : « Ah, c’est vous, mon capitaine, me dit il d’une voix faible, vous voyez je n’ai pas eu de chance ! » Les larmes m’étranglent comme je me penche sur son brancard pour l’embrasser : « J’ai demandé la Croix pour vous, mon brave Froidevaux. — Je vous en remercie bien, mon capitaine ! » La nuit est maintenant tout à fait venue et une maigre bougie jette une lumière tremblotante dans le poste de secours où nous attendons la voiture d’ambulance. Le blessé ne profère pas une plainte. Le bon Dumay affreusement ému me raconte l’effrayant transport du blessé dans une toile de tente depuis la première ligne jusqu’à la route Marchand. Le boyau en effet n’est pas assez large pour permettre le passage d’un brancard. Qu’on s’imagine ce que peut être le transport dans une toile de tente à travers un boyau étroit et rempli d’eau d’un blessé pesant plus de 90 kilogrammes et dont le corps n’est qu’une plaie. Pendant le transport qui dura plus d’une heure pour franchir 600 mètres c’est le blessé qui indique lui même aux infirmiers comment il fallait s’y prendre. À la route Marchand arrêt pour un pansement sommaire puis nouveau trajet

Tome II · AD084_0174(1)Page manuscrite 562
14 juin 1916

14 juin 1916 — fin de l’évacuation de Froidevaux, p.563

Source : manuscrit

dans le boyau jusqu’au nouveau Cottage. Là, pansement complet qui dure plus d’une heure avant de descendre à la Chalade. Pour comble de malheur l’ambulance automobile n’est pas là. Elle a dû partir il y a une heure pour la Grange aux Bois emmener des fantassins gravement blessés. Enfin à 21 h 30 une autre ambulance arrive dans laquelle nous chargeons notre blessé qui est horriblement mal. Sa figure est déjà décomposée. S’il pouvait arriver rapidement à l’hôpital ! Nous rentrons à la batterie vers 22 h 30 horriblement bouleversés par ce pénible accident, réédition de celui arrivé il y a quelques mois à la 12e batterie et qui a coûté la vie à un sous officier.

Tome II · AD084_0175(1)Page manuscrite 563
15 juin 1916

15 juin 1916 — mort de Froidevaux annoncée par Gros

Source : manuscrit

15 juin. — Gros m’annonce le matin que la Légion d’honneur a été remise à Froidevaux hier au soir mais que le pauvre garçon est mort dans la nuit. Les obsèques auront lieu demain à la Grange aux Bois.

Tome II · AD084_0175(1)Page manuscrite 563
16 juin 1916

16 juin 1916 — enterrement de Froidevaux

Source : manuscrit

16 juin. — Nous assistons aujourd’hui à l’enterrement de Froidevaux qui a lieu à la Grange aux Bois au milieu de l’émotion générale.

Tome II · AD084_0175(1)Page manuscrite 563
19 juin 1916

19 juin 1916 — reconnaissance depuis l’observatoire R.G.B. 65

Source : manuscrit

19 juin. — Dans l’après midi je vais avec Viguié faire un tour à l’observatoire R.G.B. 65 sur la rive gauche de la Bienne d’où on a d’assez bonnes vues sur le ravin des Courtes Chausses et le plateau de Bolante ainsi que le Faux Ravin.

Tome II · AD084_0175(1)Page manuscrite 563
20 juin 1916

20 juin 1916 — réglage dans la région de O.9, début p.563

Source : manuscrit

20 juin. — Le matin je pars avec Demassure, Lacheret et Viguié pour effectuer un réglage dans la région de O.9. Au nouveau Cottage je rencontre le lieutenant Clanet en compagnie duquel je vais m’établir à l’observatoire O.50 dans la tranchée bordant le flanc sud des Courtes Chausses. De cet observatoire on a d’assez bonnes vues sur le secteur de la Fille Morte. À 9 heures je commence mon tir terminé à 9 h 15. Juste comme nous partons les Boches se mettent à nous tirer des 150 qui éclatent vraiment un peu trop près. Au débouché du boyau près du nouveau Cottage je rencontre le colonel Audouin avec qui je fais un brin de causette, mais vraiment l’endroit n’est pas tranquille car les obus sifflent de tous côtés autour de nous. Je vais ensuite au Nid d’Aigle vérifier ma hausse sur le boyau 83 et je rentre à la batterie

Tome II · AD084_0175(1)Page manuscrite 563
20 juin 1916

20 juin 1916 — accident de Briau et Vauvret, continuation p.564

Source : manuscrit

pour déjeuner. Le soir vers 18 h 30 comme nous allons commencer à dîner j’entends dans le bois en face de moi une explosion assez sourde à laquelle je porte d’ailleurs pas d’attention. Quelques minutes après le lieutenant Leclerc commandant la batterie contre avions de la rive gauche de la Bienne m’appelle au téléphone pour me dire que deux de mes hommes Briau et Vauvret viennent de se faire sauter avec un abri à munitions abandonné et qu’ils sont tous deux sérieusement blessés. Je ne comprends absolument rien à cette histoire mais je me hâte tout de même vers la batterie contre avions avec 10 hommes et 2 brancards. En y arrivant je trouve en effet deux de mes hommes, Briau légèrement brûlé et Vauvret dans un état affreux. Le pauvre garçon littéralement carbonisé est noir des pieds à la tête et agonise sur un brancard. Briau, qui n’est pas trop gravement atteint me raconte l’accident qui leur est arrivé. Désirant se rendre compte des résultats du tir exécuté ces jours derniers par les Allemands sur la batterie contre avions il était venu avec son camarade Vauvret faire un petit tour de ce côté après la soupe. La position marmitée a été abandonnée par la batterie contre avions mais cependant pour donner le change aux Allemands une fausse batterie a été installée à cet endroit. Au moyen de mortiers chargés en poudre noire on crée de fausses lueurs lorsque la véritable batterie tire. Ces mortiers sont installés à l’entrée d’un ancien abri dans lequel se trouve la poudre noire nécessaire au chargement. En passant devant cet abri la cigarette aux lèvres, les deux promeneurs ont la fâcheuse idée d’y pénétrer. À peine Vauvret qui marche en tête a t il le temps de descendre quelques marches que l’abri saute projetant par la porte une formidable flamme de poudre incandescente. Vauvret mis complètement nu par l’explosion est littéralement carbonisé. Quant à Briau marchant à quelques mètres derrière lui il est lui aussi sérieusement brûlé mais beaucoup moins gravement. Il ne faut pas songer faire à ce pauvre Vauvret le moindre pansement. Nous le recouvrons d’une couverture et avec des précautions infinies nous parvenons à le des-

Tome II · AD084_0176(1)Page manuscrite 564
20 juin 1916

Photographies 458–461 — Meckler, Gailhouste et l’abbé Henry

Source : manuscrit
Tome 2 · AD084_0177(1).jpg : 4 photographies, chacune cliquable

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[Planche de quatre photographies, numérotées 458 à 461.]

[Photographie 458] Le Cap Meckler et l’abbé Henry

[Photographie 459] Les abbés Gailhouste et Henry

[Photographie 460] Le Cap Meckler et l’abbé Henry

[Photographie 461] L’abbé Henry chez les fantassins

Tome II · AD084_0177(1)
20 juin 1916

20 juin 1916 — évacuation de Briau et Vauvret, continuation p.567

Source : manuscrit

cendre jusqu’à la route de la Chalade. Une ambulance automobile commandée par téléphone est là qui attend nos deux blessés et les emmène. Je ne suis pas inquiet pour Briau mais ce pauvre Vauvret ne finira certainement pas la nuit : c’est encore un bon garçon que nous perdons.

Tome II · AD084_0179(1)Page manuscrite 567
21 juin 1916

21 juin 1916 — mort de Vauvret annoncée par Lemasson

Source : manuscrit

21 juin. — En allant aujourd’hui déjeuner aux échelons j’apprends de Lemasson ce que je craignais : Vauvret est mort dans la nuit sans avoir repris connaissance.

Tome II · AD084_0179(1)Page manuscrite 567
22 juin 1916

22 juin 1916 — enterrement de Vauvret

Source : manuscrit

22 juin. — Cet après midi avec une grande partie du personnel de la batterie je vais à la Grange aux Bois à l’enterrement de Vauvret. Le prêtre qui officie est l’infirmier qui l’a soigné : il me raconte la mort terrible de ce pauvre garçon.

Tome II · AD084_0179(1)Page manuscrite 567
23 juin 1916

23 juin 1916 — reconnaissance vers la position de repli de la Croix Gentin

Source : manuscrit

23 juin. — Dans l’après midi je tâche de reconnaître un chemin me permettant d’atteindre ma position de repli de la Croix Gentin sans passer par Florent, mais je ne trouve rien de bien intéressant.

Tome II · AD084_0179(1)Page manuscrite 567
28 juin 1916

28 juin 1916 — pluie et tirs sur un nouvel entonnoir de mines

Source : manuscrit

28 juin. — Depuis 3 jours le temps est absolument épouvantable. Je vais cependant avec Lemasson jusqu’au Nouveau Cottage où je suis convoqué pour l’exécution de tirs sur un nouvel entonnoir de mines qui vient de se produire dans le secteur. Les mines allemandes et françaises continuent à sauter de tous côtés et toujours vers le lever du soleil. Bien souvent je suis secoué dans mon lit par les explosions qui ne font d’ailleurs absolument aucun bruit. Nous revenons sans avoir rien fait, crottés comme des barbets.

Tome II · AD084_0179(1)Page manuscrite 567
29 juin 1916

29 juin 1916 — Vanderpol annonce la mort de l’abbé Henry

Source : manuscrit

29 juin. — Le soir vers 21 h 30 comme je vais me coucher Vanderpol m’appelle au téléphone pour m’apprendre une terrible nouvelle : notre cher aumônier l’abbé Henry, blessé très gravement en première ligne par un obus de tranchée est mort quelques instants après. Cette nouvelle nous plonge dans la consternation et en un clin d’œil elle se propage dans tout le secteur. Partout comme chez nous l’abbé Henry était reçu et estimé. Son lit était fait et son couvert mis dans toutes les cagnas du secteur. Nous perdons tous en lui un ami comme on n’en voit pas, un conseiller fidèle et sûr.

Tome II · AD084_0179(1)Page manuscrite 567
30 juin 1916

30 juin 1916 — obsèques de l’abbé Henry, début p.567

Source : manuscrit

30 juin. — C’est aujourd’hui que nous devons con-

Tome II · AD084_0179(1)Page manuscrite 567
30 juin 1916

30 juin 1916 — hommage de Pierre à l’abbé Henry, continuation p.568

Source : manuscrit

duire à sa dernière demeure notre cher aumônier. Je mesure un peu mieux qu’hier l’étendue de la perte que nous venons d’éprouver en la personne de ce cher consolateur. Consolateur d’abord par la foi profonde qui l’animait et qu’il savait si bien transmettre à tous ceux qui l’approchaient. Consolateur par son ardent patriotisme lorrain qui savait nous faire entrevoir la récompense de nos efforts dans la délivrance des provinces opprimées. Consolateur aussi par sa belle humeur et sa gaieté. Quand je restais plusieurs jours sans le voir, cela m’était très pénible et lorsqu’il venait me rendre visite je faisais tout mon possible pour le garder plusieurs jours dans ma cagna. Il se laissait d’ailleurs faire violence bien volontiers. Il n’y avait chez nous nulle cérémonie gaie ou triste sans l’abbé Henry. Que ce soit pour enterrer un soldat, il était là et savait prononcer sur la tombe les paroles simples et fortes qui consolent. Que ce soit pour fêter les galons d’un camarade ou pour célébrer la sainte Barbe, il était là pour apporter l’appoint de son esprit et de sa gaieté. Je perds en lui un grand et noble ami et surtout un conseiller sûr et dévoué auquel on pouvait ouvrir son cœur et son âme. Rien ne l’embarrassait : il répondait à tout avec netteté, franchise et intuition. Il était en effet profondément instruit du cœur humain ayant vécu près du peuple, soit dans sa jeunesse soit pendant son sacerdoce comme curé et surtout dans les dernières années comme supérieur des missions d’Océanie. Si je perds beaucoup en le perdant, d’autres perdent encore plus que moi. D’abord les séminaristes du Corps d’armée qui sont très nombreux et qui venaient lui demander un conseil ou un encouragement. Les autres prêtres du Corps d’armée avaient aussi recours à lui dans le même but. Les poilus surtout perdent énormément au point de vue spirituel comme aussi au point de vue matériel. L’abbé Henry passait en effet une bonne partie de son temps aux tranchées de première ligne, confessant les poilus jusque dans les petits postes, les communiant, leur disant la messe, les mariant même religieusement par procuration. Quêtant auprès de

Tome II · AD084_0180(2)Page manuscrite 568
30 juin 1916

Photographies 462–466 — Pierre Desaulle, l’abbé Henry et le lieutenant Lemaire

Source : manuscrit
Tome 2 · AD084_0181(2).jpg : 5 photographies, chacune cliquable

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[Planche de cinq photographies, numérotées 462 à 466.]

[Photographie 462] Cne Desaulle, abbé Henry, Lt Lemaire

[Photographie 463] L’abbé Henry

[Photographie 464] Cne Desaulle, abbé Henry, Lt Lemaire

[Photographie 465] La messe au 155 CP

[Photographie 466] L’abbé Henry au 155 CP

Tome II · AD084_0181(2)
30 juin 1916

30 juin 1916 — obsèques de l’abbé Henry à la Grange aux Bois, p.571

Source : manuscrit

tous ses amis il transformait ces dons en menus objets, tabac, chocolat, pipes, qu’il distribuait généreusement à tous les poilus. Les obsèques de notre cher aumônier célébrées à la Grange aux Bois furent d’une sublime grandeur par l’intensité d’émotion de toute l’assistance. Comme nous arrivons Lemasson et moi à l’église, le cercueil y est déjà déposé, recouvert d’un drapeau tricolore sur lequel sont posées l’étole et la barrette. Bientôt arrive le général Arlabosse commandant la Division, qui vient épingler sur le cercueil la Croix de la Légion d’honneur et la Croix de guerre avec palme. Depuis plusieurs jours déjà il était, pour sa belle conduite, proposé pour cette récompense parvenue hélas ! trop tard. L’église était pleine de soldats et d’officiers, presque tous pleurant comme des enfants. À l’absoute l’abbé Pémillon aumônier titulaire de la D.I. prononce un discours fort noble dans lequel il nous rappelle que l’abbé Henry était né à Mattaincourt, le pays natal de St Pierre Fournier. Au cimetière le général de division dans un discours d’une haute élévation de pensée nous dit quelle joie il aurait eue à accrocher la Croix sur la poitrine de notre cher aumônier et à lui donner l’accolade. Il nous parle de sa foi vive, de son patriotisme ardent, de son amour du soldat. D’une phrase il nous le dépeint : « Il savait parler au soldat et le soldat, qui l’aimait, savait lui répondre. » Il nous dit encore qu’il ne savait ce qu’il fallait admirer le plus en lui, du prêtre à la foi ardente ou du soldat intrépide qu’il était par toute sa personne. On le rencontrait partout. Dans la même journée des milliers de gens le voyaient, dans les petits postes à 4 mètres des Boches, au fond des sapes, dans les cantonnements de repos, dans les postes de commandement, dans les batteries d’artillerie. Il était partout et cependant nulle part car tout le monde voulait le garder. « Messieurs, nous dit le général, vous ne verrez plus ce bon sourire que vous aimiez tant ! » L’émotion à ce moment n’est plus contenue et l’assistance n’est plus qu’un immense sanglot. Je pense avec angoisse à sa pauvre mère qu’il aimait tant et dont la santé si délicate le préoccupait si vivement depuis

Tome II · AD084_0183(2)Page manuscrite 571
30 juin 1916

30 juin 1916 — circonstances de la mort de l’abbé Henry et explosions de mines, p.572

Source : manuscrit
Tome 2 · AD084_0184(2).jpg : 2 photographies, chacune cliquable

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quelques mois. En quittant le cimetière je rencontre Bucard, Marc et Streicher qui me donnent quelques renseignements sur la mort de notre ami. Il était allé porter la communion aux tranchées de première ligne et il en revenait le soir vers 16 h 30 par un endroit très mauvais dans les Courtes Chausses. Tout à coup un obus de tranchée tombe à ses pieds, éclate et lui fait d’horribles blessures. Par hasard un prêtre soldat qui passe non loin de là accourt. L’abbé Henry a la force de lui dire qu’il porte encore sur lui une hostie consacrée et lui demande de le communier. Il prononce encore quelques paroles au milieu de ses souffrances, invoquant Dieu et parlant de sa mère. Transporté d’urgence à l’hôpital il n’eut pas le temps d’y arriver. J’apprends aussi par Streicher que les Allemands ont fait sauter hier matin à la Haute Chevauchée dans le secteur du 4e une mine formidable dont on évalue la charge à 100 tonnes et qui a créé un entonnoir de 100 mètres de diamètre. Nous étions prévenus de l’heure de l’explosion grâce à nos postes d’écoute et les tranchées de première ligne étaient évacuées, pas assez loin cependant car plus de 60 hommes ont disparu. À Vauquois une mine a sauté également ces jours ci produisant à l’ouest du village un entonnoir d’au moins 100 mètres de diamètre. La butte de Vauquois est maintenant coupée en deux par toute une chaîne d’entonnoirs.

Tome II · AD084_0184(2)Page manuscrite 572

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