en effet je ne me suis pas déshabillé.
Pour cette semaine donc, je suis officier sans troupe. La prochaine semaine je reprendrai ma petite vie monotone, c’est-à-dire, un jour sur deux, départ à 5 h 30 du matin pour la forêt de Hesse où sont nos canons et les autres jours, repos. Le repos consiste à se lever une ½ heure plus tard que les autres jours, à travailler un peu plus dans la journée et surtout à des choses moins intéressantes. À la position de batterie au contraire je passe mon temps dans ma cabane avec Chavanne ou Lemasson, et mes téléphonistes. Notre plus grande occupation est de bavarder et de faire la cuisine dans notre cheminée. Mes téléphonistes sont d’ailleurs de très braves gens triés sur le volet. En tête le parisien Hubert, le dégourdi de la bande, employé de commerce et passablement instruit, taille 1 m 80 largeur à proportion. Ensuite, encore 2 parisiens, les 2 frères Nadiras qui sont presque mes voisins à Paris puisqu’ils demeurent rue Saint Paul. L’aîné que nous appelons « le Père » a comme prénom Jean ; c’est pourquoi nous le nommons toujours « Baptiste ». Le second Louis est surnommé « P’tit Louis » ou « le fils ». Tous deux sont, dans le civil ciseleurs sur bronze et constituent avec Hubert le « groupe cycliste » de la batterie. Viennent ensuite encore deux frères, les deux Tual, sabotiers à Fougères et amusants comme tout. Puis, Le Ray, un Breton de Laval, serrurier de son état, taille 1 m 54 rond comme une boule et pour cette raison surnommé « Tout d’un tas » ou « 420 ». Puis Daniel, un Breton de Nantes, tourneur sur métaux. Enfin pour terminer dignement cette phalange, le « père Somme » séminariste du diocèse de Versailles, personnification du dévouement, de la patience et du courage tranquille. Pour toutes les corvées le « Révérend père » comme nous l’appelons est toujours là. Ses camarades qui l’adorent l’ont surnommé « Barbe en tôle ». Cette remarquable phalange devait d’ailleurs se compléter bientôt d’un autre as, le nommé Goosen dit « Charlot » de son métier « ébéno au faubourg Antoine » le type du Gavroche parisien et qui faillit me faire mourir de rire un jour que je l’entendis